Dans sa guerre contre les étudiants palestiniens, Israël considère les salons du livre et les ventes de falafels comme des crimes

| Anat Matar pour +972 | Traduction J.Ch. pour l’AURDIP |

Des raids sur les campus aux accusations douteuses, la persécution des étudiants palestiniens par Israël vise à réprimer l’engagement politique dans les universités de Cisjordanie.


Il y a presque trois ans, en mars 2018, Israël a arrêté, en plein jour, Omar al-Kiswani, président de l’union des étudiants de l’université de Birzeit. Des agents israéliens de sécurité camouflés, vêtus comme des étudiants et des journalistes palestiniens, connus en hébreu sous le nom de mista’revim, l’ont arrêté avec violence sur le campus et l’ont traîné jusqu’à leur véhicule, qui était garé à l’entrée de l’université, tout en tirant en tous sens des gaz lacrymogènes.

Al-Kiswani est militant d’Al-Kutla al-Islamiyya (Le Bloc Islamique), association étudiante affiliée au Hamas. Il a été jugé et condamné parce qu’il recevait des financements du Hamas destinés à la section de Birzeit d’Al Kutla. Son arrestation a eu lieu juste deux jours avant que les étudiants de Birzeit tiennent leurs élections, qui ont été remportées par le Shabiba identifié au Fatah avec un siège de plus que le Bloc Islamique.

Nizar Obeid de Kafr Qaddum, étudiant de l’Université Technique de Palestine – Kadoorie à Tulkarem, a été arrêté de la même façon en août 2020 à la station d’essence où il travaillait, comme on le voit sur une vidéo. Depuis lors, Obeid est en détention.

Ces quelques dernières années, les forces de sécurité israéliennes ont multiplié leurs arrestations d’étudiants palestiniens engagés politiquement dans les universités des territoires occupés. La pratique honteuse d’arrestation d’étudiants est généralement entièrement absente du débat public en Israël, particulièrement chez les universitaires.

REGARDEZ : les forces israéliennes camouflées arrêtent Omar al-Kiswani

En novembre 2018, Yahya Rabi, étudiant de troisième année en sciences économiques et commerciales à l’université de Birzeit, a été arrêté et, en mars 2019, les mista’revim ont à nouveau fait une descente dans les bureaux de l’union des étudiants et arrêté trois autres étudiants : Hamza Abu Qar’, Oday Nakhla et Tawfiq Abu ‘Arqub – tous membres du Bloc Islamique.

La suivante sur la liste fut Shatha Hasan, qui était présidente de l’union et a été arrêtée en 2019. Après un interrogatoire de deux heures, pendant lequel on ne l’a interrogée que sur son militantisme étudiant, il est apparu clairement que les autorités israéliennes ne pouvaient trouver aucune raison de l’inculper. Elle fut alors placée en détention administrative.

Israël utilise la détention administrative pour détenir indéfiniment des Palestiniens sans charge ni procès. Les ordres de détention administrative, transmis par le commandant des FDI en charge de la Cisjordanie occupée, sont revus tous les six mois, mais on ne dit pas aux détenus de quels crimes ils sont accusés et on ne leur montre pas de preuves les accusant.

Quand Hasan a été présentée devant un tribunal militaire israélien pour prolonger sa détention administrative, le juge a déclaré qu’elle avait été arrêtée à cause de ses activités sur le campus, parmi lesquelles son adhésion au Bloc Islamique et ses liens financiers avec le Hamas. Mais parce qu’elle était en détention administrative, ni Hasan ni son avocat n’ont eu accès au matériel censément accusatoire que le Shin Bet avait transmis aux juges. Le juge a insisté sur le fait que, d’après un arrêt précédent de la Cour Suprême, il n’y a pas de différence dans ce contexte entre l’activité d’un militant et celle d’une organisation. Le tribunal a renouvelé l’ordre administratif de Hasan début mars 2020 ; elle a finalement été libérée en mai.

Inculpé pour ‘vente de sandwichs’

Le harcèlement systématique de centaines d’étudiants en Cisjordanie au cours des deux dernières années a été aggravé par la détention administrative, détention en attente de sentence, ou emprisonnement. Actuellement, Israël emprisonne et retient en détention provisoire des dizaines d’étudiants des universités des territoires occupés, l’Université Nationale An-Najah de Naplouse, l’Université de Birzeit, l’Université de Bethléem, l’Université Technique de Palestine – Kadoorie (de ses deux branches respectives à Tulkarem et à Hébron), et l’Université Al-Qods à Jérusalem Est.

L’augmentation des arrestations d’étudiants ces dernières années est liée aux efforts intensifs du Shin Bet pour empêcher toute organisation politique visant à résister à l’occupation, même théoriquement. Cependant, on ne peut ignorer le fait que ces arrestations servent aussi les intérêts de l’Autorité Palestinienne – comme l’a démontré le calendrier de son arrestation. Il semble que, alors que le statut de leadership du Fatah – qui contrôle l’AP – s’affaiblit, Israël augmente ses arrestations de militants et de meneurs de la société civile qui cherchent à construire une opposition à son leadership. Et donc, à côté des étudiants, Israël arrête des militantes féministes, des prisonniers libérés, et des Palestiniens membres d’organisations de la société civile.

La majorité des étudiants qui sont arrêtés sont jugés pour leur implication dans des organisations étudiantes sur le campus. Il s’agit d’activités habituelles qui caractérisent la vie des étudiants partout dans le monde : encourager les étudiants à rejoindre leurs associations, assister à des salons du livre, organiser des événements sociaux, des débats et des conférences, et traiter les affaires courantes des organisations étudiantes, y compris le financement, l’enregistrement des adhésions, etc.

Pourtant, les étudiants palestiniens qui s’engagent dans ces activités sont sans cesse accusés d’« appartenance à une organisation illégale ». Ces organisations proscrites sont les associations politiques étudiantes qui s’opposent à l’occupation israélienne et ne sont pas affiliées au Fatah. En plus du Bloc Islamique, les autorités israéliennes ont persécuté les membres de Al-Qutub al-Tullabi al-Dimoqrati al-Taqaddumi (Le Pôle des Etudiants Progressistes et Démocratiques), qui est affilié au Front Populaire pour la Libération de la Palestine (FPLP), organisation palestinienne de gauche. Bien que l’armée israélienne n’ait déclaré Al-Qutub organisation proscrite qu’en août 2020, les activités de ses étudiants font face depuis des années à la persécution des autorités.

Presque aucune des accusations d’étudiants du Bloc Islamique ou d’Al-Qutub ne mentionne quelque soupçon de liens que ce soit avec l’activité militaire respectivement du Hamas ou du FPLP. Ce qui suit est une compilation d’accusations contre des étudiants des organisations susmentionnées, telles que rapportées ces deux dernières années par l’association Addameer de défense des droits des prisonniers palestiniens et l’association israélienne anti-occupation Machsom Watch, qui sont supposées établir le bien-fondé de l’accusation d’« appartenance à une organisation illégale » :

« L’accusée a participé à une fête fixe à l’Université de Birzeit au nom de l’organisation « Qutub ». Elle vendait des marchandises en portant une écharpe du FPLP. Des drapeaux rouges flottaient à cette fête. »

« L’accusé a participé à la décoration de la salle des fêtes pour l’accueil des nouveaux étudiants, en tant que membre de l’organisation ‘Qutub’. Il a accroché des drapeaux rouges du FPLP ainsi que des photos de shahids [martyrs] et de prisonniers. »

« L’accusé a participé à une campagne électorale [étudiante] au nom d’une organisation à l’université de Birzeit, ainsi qu’à un salon du livre et de la papeterie préparé par cette organisation. Il a vendu des sandwichs, des falafels et du café au nom de l’organisation. »

« L’accusée a été secrétaire et présidente du comité d’Al-Qutub al-Tullabi à l’Université de Birzeit et a préparé les événements de l’organisation. Au cours des élections de l’organisation, on l’a choisie pour être à la tête du comité éducatif, dont le rôle est d’aider les étudiants dans leurs sujets académiques, dont le choix du matériel et des sujets d’étude selon les priorités. Tout ceci s’est fait au nom de l’organisation. »

« Avec d’autres, l’accusé a organisé un camp d’été de trois jours à Aboud destiné aux membres et militants d’Al-Qutub al-Tullabi, dans le but de renforcer leurs relations. Environ 20 personnes ont participé à ce camp. »

« L’accusé a voté pour Al-Kutla al-Islamiyya aux élections [étudiantes] et en a encouragé d’autres à voter pour le Bloc Islamique. Il a également pris part à une fête de fin d’études organisée par le Bloc. »

« L’accusé a partagé sur les réseaux sociaux des photos et des citations qui pourraient être perçues comme de l’incitation. »

Généralement, les accusations font aussi mention de la participation à des manifestations contre l’occupation à l’extérieur du campus, dont des manifestations où il a pu y avoir des lancers de pierres, de l’aide à des lanceurs de pierres, ou la présence à côté de lanceurs de pierres. Dans beaucoup de cas, les accusations ne mentionnent pas la date spécifique des manifestations, seulement le mois ou l’année où elles ont eu lieu. Elles citent aussi des manifestations qui ont eu lieu des années avant que les accusations soient prononcées.

A de rares occasions, les accusations comportent la préparation de deux cocktails Molotov, comme cela a été prétendu dans le cas de Mais Abu Ghosh. A l’inverse d’autres arrestations, celle d’Abu Ghosh a pu briser le mur de silence et atteindre les médias israéliens. Abu Ghosh a été condamnée à 16 mois derrière les barreaux et a été récemment libérée.

Ses amis à Al-Qutub, dont Samah Jarradat et Amir Hazboun, ont subi un traitement similaire. Jarradat a été arrêtée début septembre 2019, trois jours après la fin de ses études à l’Université de Birzeit. Elle a été interrogée et torturée pendant 22 jours, condamnée à neuf mois de prison et libérée en juin 2020. Hazboun, étudiant ingénieur de 4ème année, a été arrêté le 10 septembre 2019. Lui aussi a été torturé et empêché de voir son avocat pendant 22 jours. Il a été finalement condamné pour appartenance à Al-Qutub, distribution de tracts au cours des élections de l’union des étudiants de l’Université de Birzeit, et participation active à des manifestations non datées (cette clause comprenait de prétendus lancers de pierres). Il a été condamné à 16 mois.

La communauté académique va-t-elle s’exprimer franchement ?

Malgré la récente montée de la persécution des étudiants – et la confluence des intérêts entre l’Autorité Palestinienne et les autorités sécuritaires d’Israël – les arrestations d’étudiants sont un phénomène familier depuis des années. Une lecture attentive des archives de Machsom Watch révèle une série d’accusations portées contre des étudiants, à partir de 2007, quand les membres de l’organisation ont commencé à faire leur rapport sur les tribunaux militaires.

Un rapport de décembre 2007 mentionne brièvement le procès de Fadi Hamad, qui était alors le président de l’union des étudiants de Birzeit et a été condamné à un an de prison. Il y a aussi dans les archives un rapport de novembre 2008 sur un étudiant de l’Université An-Najah suspecté de prendre part aux activités du Hamas, de participer à des démonstrations et de posséder des armes. Il y a un rapport de 2014 sur l’extension de la détention d’un étudiant en droit de 30 ans de l’Université Al-Quds, et un rapport sur une brève audience de cinq minutes sur l’extension de la détention d’un étudiant de Birzeit qui a été retenu pour deux semaines d’interrogatoire et interdit de rencontrer ses avocats.

La persécution des Palestiniens impliqués dans une activité politique arrive par vagues. Les arrestations d’étudiants affiliés aux factions islamiques se sont accrues après leur victoire aux élections de l’union des étudiants de 2018. La vague pendant laquelle Abu Gosh, Hazboun et Jaradat ont été arrêté-e-s est survenue après l’assassinat de Rina Shnerb en août 2019 à la source d’Ein Bubin, soi-disant par une cellule du FPLP. Avec eux, Israël a arrêté des dizaines d’autres étudiants et militants de la société civile palestinienne – tous identifiés d’une façon ou d’une autre en lien avec le FPLP. Certains d’entre eux – la plus connue étant Khalida Jarrar, membre du maintenant défunt Conseil Législatif de Palestine, qui n’a pas fonctionné depuis 2007 – sont encore en attente de jugement. La grande majorité d’entre eux, dont Jarrar, ne sont d’aucune façon liés au meurtre qui a eu lieu.

La détention administrative est l’un des outils les plus couramment utilisés pas Israël pour réprimer l’expression politique des Palestiniens. Parce que cette forme de détention ne requiert pas de mettre les Palestiniens en accusation tout en s’appuyant prétendument sur des preuves confidentielles, il est impossible pour les détenus de se défendre contre elle. La détention administrative ne comporte aucun semblant de procédure officielle : c’est – de façon presque démonstrative et délibérée – une escroquerie. Comme il n’y a aucune déclaration disant que le détenu a violé quelque loi que ce soit, mais seulement qu’il représente un « danger pour la sécurité de la région », la détention « est tournée vers l’avenir » et n’est par conséquent pas limitée dans le temps, surtout étant donné que la détention peut toujours être prolongée selon les caprices du Shin Bet.

En réalité, ces dernières années, des centaines de Palestiniens sont retenus dans les prisons israéliennes en tant que détenus administratifs à n’importe quel moment. La plupart d’entre eux sont des militants politiques sans même le moindre fondement pour les poursuivre.

Pourtant, il n’y a rien de juste concernant la branche juridique au service de l’occupation : accusation et procès dans un tribunal militaire. Il est vrai que les Palestiniens en procès ont fait l’objet d’une mise en accusation, peuvent faire appel à une représentation par avocat et sont clairement informés d’une date de sortie de prison. Mais au-delà du fait que le droit israélien considère l’activité politique des étudiants palestiniens dans les territoires occupés comme une infraction criminelle, le dépôt de plaintes à leur encontre implique souvent une situation dans laquelle les étudiants sont forcés de signer des négociations de plaidoyer fondées sur la confession forcée d’actes qu’ils n’ont pas commis. C’est le résultat de la torture pendant les interrogatoires et la prolongation de la détention provisoire.

Ces dernières années, nous avons quantité de cas où les autorités israéliennes avaient utilisé et la détention administrative et la détention standard contre le même prisonnier, de façon interchangeable. Dans certains cas, les autorités vont soudain déposer une plainte contre des détenus administratifs après des mois de détention arbitraire. Dans d’autres cas, des prisonniers qui ont achevé leur peine de prison sont jetés en détention administrative le jour de leur libération. Cette flexibilité juridico-militaire a souvent été appliquée aux étudiants, allant de la détention administrative arbitraire au jugement arbitraire.

La maltraitance délibérée exercée sur les étudiants et l’enseignement supérieur de Palestine ne se limite pas à ces arrestations. Depuis juillet 2011, le Service Carcéral d’Israël a décidé de cesser de permettre aux dits prisonniers de sécurité d’achever leur éducation à l’Université Ouverte d’Israël, institution d’enseignement à distance. Il y a également de nombreuses restrictions sur le genre de livres autorisés en prison. Les livres d’histoire, de philosophie et de politique sont soigneusement examinés avant que les prisonniers puissent les lire. Par exemple, « Notes de la Potence » du journaliste tchèque et chef de la résistance contre les Nazis Julius Fucik, ainsi que tous les livres du philosophe marxiste italien Antonio Gramsci (et en particulier ses « Carnets de Prison »), ont été interdits.

L’interdiction de livres a été récemment évoquée en détail dans une lettre écrite par Khalida Jarrar et sortie clandestinement de prison. Jarrar a fait elle aussi remarquer qu’en guise de punition, on interdit souvent les livres aux prisonniers pendant deux ou trois mois. Ainsi, les autorités israéliennes non seulement empêchent les prisonniers d’achever leurs études universitaires, mais imposent aussi de sévères sanctions sur les études en général.

Le régime d’occupation israélien cherche à systématiquement persécuter une génération de jeunes Palestiniens éduqués et militants. Alors que sur les campus à travers le monde, le militantisme des étudiants à tendance à être accepté et bien accueilli, le même genre de militantisme est interdit aux étudiants palestiniens. La persécution israélienne ne s’arrête pas aux raids sur les campus, à l’arrestation d’étudiants, aux dommages causés au tissu de la vie des étudiants, ou même simplement à leur possibilité d’étudier et de construire leur vie. Le Conseil des Organisations Palestiniennes des Droits de l’Homme a raison de déclarer qu’il faut comprendre la délégitimisation des associations étudiantes dans un contexte plus large de répression du désir de la jeune génération de créer une société démocratique, parallèlement à son opposition à l’occupation. C’est ce désir qui dérange le gouvernement israélien.

C’est précisément là que la communauté académique israélienne et internationale doit intervenir. Elle doit- s’élever contre l’écrasement de la liberté académique, le harcèlement sur la vie et l’activité des étudiants, les arrestations administratives et les accusations arbitraires et sans fondement. Par ailleurs, elle doit protester contre le harcèlement des prisonniers politiques qui ne sont pas autorisés à étudier et à lire des livres comme ils le souhaitent. C’est un appel à agir. Aujourd’hui, où sont les membres de la communauté académique qui vont relever le défi ?

Une version de cet article a d’abord été publiée sur le Social History Workshop’s blog, publié sur le site en hébreu de Haaretz.