Critiquer la politique de l’État d’Israël revient-il à être antisémite ?

Adhérer à la définition de ce terme par le Département d’État pourrait revenir à nier la liberté de l’enseignement universitaire et la liberté d’expression.


Une bataille s’est récemment engagée sur la manière dont le Département d’État américain définit le terme « antisémite ». Comme l’indique le Los Angeles Times, la version actuelle du Département d’État « définit la haine ethnique et religieuse contre les Juifs en général, mais déclare aussi que diaboliser Israël, nier le droit d’Israël à exister, comparer la politique israélienne à celle des Nazis et blâmer Israël pour toutes les tensions interreligieuses sont des actes antisémites ». Le Times poursuit en indiquant que :

« 57 rabbins de Californie et 104 membres de l’Université de Californie (UC) ont appelé les administrateurs de l’UC à adopter cette définition du Département d’État lorsqu’ils auraient affaire à des manifestations et à une rigueur potentielle face à des propos antisémites. Ils ont affirmé que leur but n’était pas d’étouffer la liberté d’expression, mais ils ont prétendu que, trop souvent, les manifestations contre Israël avaient viré à l’incitation à des attitudes anti-juives. Dans une lettre adressée à la présidente de l’UC, Janet Napolitano, et aux administrateurs de l’UC, les rabbins ont souligné l’urgence de former les dirigeants du campus « à utiliser la définition du Département d’État pour identifier tout comportement antisémite et y répondre avec la même promptitude et la même vigueur que celles utilisées pour d’autres formes de sectarisme et de discrimination raciale, ethnique et de genre ».

Des lecteurs attentifs remarqueront l’aspect extrêmement tendancieux de l’affirmation selon laquelle les signataires de la pétition « ne cherchent pas à étouffer la liberté d’expression , mais... ». Ils semblent aborder la question de savoir comment cette définition de l’antisémitisme pourrait être utilisée pour supprimer la liberté d’expression, et alors ils enfoncent le clou sans sourciller, comme si l’atteinte à la liberté de l’enseignement universitaire et à la liberté d’expression constituait un malheureux mais inévitable prix à payer.

Avant d’adhérer à ce marchandage, il est nécessaire de revenir à la question de fond : critiquer la politique de l’État d’Israël revient-il réellement à être antisémite ? Si, chaque fois que quelqu’un émet une critique envers Israël, il agit en antisémite, et si tenir des propos antisémites est prohibé par le Département d’État, alors les défenseurs zélés de la politique de l’État d’Israël ont remporté une immense victoire – Ils ont avant tout immunisé Israël contre toute critique et obligé quiconque penserait émettre une sérieuse réserve au sujet d’Israël à réfléchir à deux fois à la manière (voire à la simple possibilité) de faire entendre ce point de vue. Mais cette victoire est fondée sur un raisonnement erroné, voire sur un mensonge.

Etre antisémite, c’est dénigrer, persécuter et victimiser un peuple pour la seule raison que ce sont des Juifs. Etre critique à l’égard de la politique israélienne , c’est critiquer un ensemble d’actions mises en œuvre par un gouvernement. Cela semble aller de soi, et ceux qui veulent établir une équation entre antisémite et critique de la politique de l’État d’Israël sont moins soucieux d’exactitude que de la volonté de réduire au silence et de punir les critiques par tous les moyens disponibles, légitimes ou non.

Nous devrions tous réfléchir sérieusement aux raisons pour lesquelles nous sommes, et devons être, particulièrement fermes dans notre condamnation de l’antisémitisme. En même temps, nous ne devrions pas, par respect pour le terme lui-même, maltraiter sa signification et son importance pour en tirer un gain politique ou idéologique. Nous ne condamnons pas l’antisémitisme seulement parce que le fanatisme est une faute ; nous le condamnons en raison des conséquences terribles que l’antisémitisme a eues au cours de l’histoire, et qu’il continue à avoir aujourd’hui. Chacun d’entre nous doit relever le défi de l’antisémitisme de façon rapide et décisive.

Cependant, des associations de défense d’Israël rendent plus difficile le combat contre les cas réels d’antisémitisme en utilisant cette appellation très largement et très imprudemment à seule fin d’étouffer les critiques contre la politique de l’État d’Israël. Ils rendent par ailleurs impossible la défense des droits fondamentaux des Palestiniens, ce qui est le but de beaucoup d’entre eux. Nous sommes alors de facto mis en position d’accepter le statu quo ; nous sommes de facto transformés en défenseurs tacites d’Israël de peur d’être mis au pilori pour antisémitisme. Somme toute, pour ceux qui sont critiques ou qui émettent des réserves à l’encontre de la politique israélienne envers les Palestiniens entre autres, nous sommes condamnés au silence, nous sommes forcés à nous détourner de ce qu’il y a de meilleur en nous, de peur d’être injuriés par un horrible qualificatif, chose que nous détestons. Pour le dire autrement : nous sommes forcés d’être malhonnêtes, nous devenons hypocrites par omission.

Maintenant, nos propres dispositifs internes de réduction au silence sont soutenus et encouragés par l’État et par certaines organisations pro-israéliennes. La législation, dans plusieurs Etats et au niveau national, a accepté et exploité l’équation entre critique d’Israël et antisémitisme, ciblant particulièrement le mouvement Boycott, Désinvestissement et Sanctions (BDS). De tels projets de loi utilisent précisément la même tactique et les mots mêmes de Netanyahu. Dans un discours de 2014 devant l’AIPAC, Netanyahu a critiqué BDS pas moins de 18 fois : « Les tentatives de boycotter, désinvestir et sanctionner Israël, démocratie la plus menacée de la Terre, ne sont que le dernier chapitre de la longue et sombre histoire de l’antisémitisme. Ceux qui se revendiquent de BDS devraient être traités exactement comme nous traitons n’importe quel antisémite ou fanatique. Il faudrait les démasquer et les condamner. »

On rencontre ce genre de calomnies et les efforts déployés pour y répondre ont remporté quelque succès. Ce combat est absolument crucial, car présenter et débattre différentes opinions sur la question israélo-palestinienne relève spécifiquement de la compétence des collèges et des universités. Récemment, le Conseil Consultatif de Voix Juives pour la Paix a mis en place une campagne demandant officiellement aux Etats-Unis de changer leur définition de l’antisémitisme afin de clarifier la différence entre antisémitisme et critique d’Israël. Dans une lettre ouverte adressée au Secrétaire d’État John Kerry, à l’Envoyé Spécial de Contrôler et Combattre l’Antisémitisme Ira Forman, et à l’Ambassadeur Extraordinaire pour l’Office de la Liberté Religieuse Internationale David Saperstein, l’association fait remarquer que la législation présentée aux congrès pour condamner l’antisémitisme est calquée sur la définition du Département d’État qui mêle antisémitisme et critique d’Israël. L’association remarque :

« La pseudo ’définition du Département d’État’ comprend des clauses sur la ’diabolisation’, la ’délégitimisation’ et ’l’application d’un double standard à l’État d’Israël’, interdictions si vagues qu’elles pourraient être, et ont été, interprétées pour faire taire toute critique de la politique d’Israël. Ces clauses ont été tirées du « Projet de définition de l’Observatoire Européen » qui a été largement critiquée et a été retirée en tant que définition de travail en 2013 par l’organisme européen. Cette définition a une autorité juridique limitée aux Etats-Unis car, si elle était effective, elle restreindrait la liberté d’expression, ce qui serait anticonstitutionnel. Par ailleurs, cette définition trop vague restreint la possibilité d’identifier et de prendre en compte des incidents relevant vraiment de l’antisémitisme lorsqu’ils se produisent réellement.

En tant que Juifs et alliés, nous demandons au Département d’État de revoir sa définition de l’antisémitisme afin qu’elle reflète son engagement à combattre la haine et la discrimination sans pour autant restreindre la liberté d’expression constitutionnellement protégée. »

Cette lettre a été signée par plus de 200 universitaires de renom et par près de 16.000 autres personnes.

Un effort similaire visant à protéger les droits des étudiants et des enseignants à débattre de cette question sous ses deux points de vue a été fourni par le Soutien Juridique à la Solidarité avec la Palestine et le Centre pour les Droits Constitutionnels. Relevant l’exceptionnelle réduction au silence des étudiants palestiniens qui critiquent Israël, ils écrivent :

« L’assimilation de la critique de la politique israélienne à de l’antisémitisme comme outil visant à réduire au silence le militantisme de soutien aux droits des Palestiniens est de plus en plus répandue -et largement décrite- sur les campus des universités américaines. Parallèlement, des accusations de soutien au terrorisme sont communément utilisées pour calomnier les militants des droits des Palestiniens – phénomène qui a été largement ignoré.

En plus de ces cas de censure et autres formes de dissimulation, ces affaires comportaient des affronts envers les Arabes et les musulmans ainsi que des menaces de mort contre des militants. Des accusations selon lesquelles les étudiants qui critiquaient la politique israélienne étaient antisémites et soutenaient le terrorisme ont entaché la très grande majorité de ces incidents.

Ces accusations nuisent terriblement aux étudiants et aux universitaires, tant professionnellement que personnellement, les empêchant de critiquer publiquement les actions d’Israël de peur d’être attaqués. Elles servent aussi à encourager les autorités universitaires à restreindre et punir les propos protégés (par la Constitution). »

Il est par ailleurs essentiel de regarder comment tout ceci se déroule à l’intérieur de la salle de cours. C’est là que l’on peut voir de manière éclatante comment les tentatives pour faire taire et censurer les enseignants, fondées sur des rumeurs et des insinuations plutôt que sur des faits, peuvent manipuler les administrateurs plus soucieux de protéger leurs institutions d’une mauvaise publicité et de vains procès que de protéger la liberté de l’enseignement de leur faculté et de leurs étudiants.

David Lloyd, professeur d’Anglais émérite à l’Université de Californie, Riverside, m’a écrit au sujet des attaques venant de l’AMCHA, association déterminée à mettre sur liste noire les facultés qui critiquent Israël :

« Leur critique du programme est typique, dans sa virulence comme dans son ignorance. Simplement parce que le directeur du programme est le président des Etudiants pour la Justice en Palestine (SJP), ils estiment que ce sera de la « propagande ». Mais le programme contient un vaste champ d’opinions, de Palestiniens, Juifs, Israéliens juifs, Israéliens palestiniens. Il comporte des lectures d’Edward Said, de Saree Makdisi et deRashid Khalidi, tous lettrés grandement respectés ; il comporte aussi des lectures par Benny Morris, historien israélien et sioniste, David Grossman, écrivain israélien libéral, Neve Gordon, politologue israélien qui critique l’occupation israélienne, et Uri Ram, sociologue israélien. Placer Benny Morris à côté du journaliste palestinien Ali Abunimah permet aux étudiants de réfléchir à des possibilités de solutions très différentes face à l’occupation, tandis qu’étudier un large spectre d’opinions israéliennes permet aux étudiants de voir que la critique d’Israël n’est en aucun cas la même chose que l’antisémitisme : on peut être un anti-sioniste israélien, ou un sioniste israélien opposé à l’occupation. Suggérer que critiquer Israël est identique à de l’antisémitisme est absurde, puisque cela prétend que tous les Juifs doivent uniformément s’identifier à cet Etat particulier.

En tant que garant universitaire des SJP (et ancien garant universitaire des SJP sur d’autres campus), j’ai toujours su que les étudiants bénéficiaient d’une compréhension profonde des questions à propos desquelles ils se sentent concernés et qu’ils défendent. Ils ne profitent pas d’un traitement purement unilatéral de la question, ne serait-ce que parce que ne pas comprendre les arguments des opposants empêche de bien énoncer ses propres arguments. C’est pourquoi il est pragmatique autant qu’intellectuellement responsable d’explorer un large champ d’opinions. Cependant, ceci dit, AMCHA et ses supporters ne demandent pas l’équilibre. Ils demandent que l’on « élimine » l’étude des questions palestiniennes du point de vue des Palestiniens. »

Heureusement, nous voyons finalement des signes révélateurs de l’approche d’un certain « équilibre ». En mars, un décret condamnant l’antisémitisme a été déposé devant le corps législatif de l’État de Californie. Comme d’autres du même genre, il évoque la définition de l’antisémitisme par le Département d’État. Sa première clause dit : « ATTENDU QUE, le Département d’État des Etats-Unis définit l’antisémitisme comme ’une certaine perception des Juifs, qui peut se traduire par une haine envers les Juifs. Des manifestations rhétoriques et physiques d’antisémitisme s’adressent à des individus juifs ou non-juifs et/ou à leurs biens, aux institutions de la communauté juive et à leurs lieux de culte. » Alors qu’ils soutiennent l’énoncé contre l’antisémitisme, beaucoup de Californiens se sont sentis profondément concernés par la façon dont la définition du Département d’État inclut, comme mentionné plus haut, des clauses sur « la diabolisation », « la délégitimisation » et « l’application d’un double-standard à l’État d’Israël », interdictions si vagues qu’elles pourraient être, et ont été, interprétées comme voulant faire taire toute critique de la politique israélienne. Une campagne a été lancée pour s’assurer que la résolution protégeait contre la réduction au silence de la critique. Et maintenant, une clause critique à été ajoutée juste à la fin de la législation : « Résolu, Que rien dans cette résolution n’est destiné à diminuer les droits de quiconque, y compris des étudiants, à s’engager librement dans tout propos ou toute autre activité protégée par la Constitution des Etats-Unis. »

Devenir instruit sur cette question – sous toutes sortes d’angles – est absolument crucial pour que nous la comprenions et, plus important encore, pour que nous agissions afin de mettre fin à la violence et aux destructions en Israël/Palestine. Pour l’instant, cela représente encore un danger pour ceux qui adoptent la position, relativement nouvelle et encore impopulaire, de soulever des doutes et des critiques envers Israël.

Dans une interview avec Salon, Cornel West résume ainsi les choses :

« L’appel à mettre fin à la cruelle occupation israélienne est aujourd’hui une sorte d’épreuve de vérité pour les progressistes, parce que vous avez tant sacrifié. Il n’y a pas de doute, on dira que vous êtes antisémite, on dira de vous que vous êtes chauvin ; il n’y a aucun doute, on dira de vous que vous minimisez l’histoire de l’oppression des Juifs… [Et pourtant] on ne peut plus dire qu’on est un progressiste crédible, a priori empreint d’intégrité morale, sans élever sa voix pour appeler à la fin de l’Occupation du peuple palestinien. Nous devons de plus en plus faire de cette exigence un point central de notre action. »