Covid-19 en Palestine : une analyse mathématique

| Ahmed Abbes, Ines Abdeljaoued-Tej |

L’article suivant est basé sur le document de recherche « Analyse et modélisation des données COVID-19 en Palestine » par Ines Abdeljaoued-Tej qui a été publié sur medRxiv le 29 avril 2020.


« Les fléaux, en effet, sont une chose commune, mais on croit difficilement aux fléaux lorsqu’ils vous tombent sur la tête. Il y a eu dans le monde autant de pestes que de guerres. Et pourtant pestes et guerres trouvent les gens toujours aussi dépourvus » - Albert Camus, « La Peste »

Albert Camus situait son célèbre roman « La Peste » à Oran en Algérie sous colonisation française. Il l’écrivait en 1947, deux ans après le massacre de Sétif, grande tuerie de civils algériens par des soldats français, en mai 1945, et sept ans avant le déclenchement de la révolution algérienne, le 1er novembre 1954. Pourtant, comme l’observait Edward Saïd, « le cadre algérien [dans le roman de Camus] paraît fortuit, sans rapport avec les graves problèmes moraux qu’il pose. » « Certes, ce sont aussi des Arabes qui meurent de la peste à Oran, mais ils ne sont pas nommés non plus, tandis que Rieux et Tarrou sont mis en avant. » [1]

Soixante treize ans plus tard, les responsables politiques du monde entier semblent avoir été pris de court par la nouvelle épidémie du Covid-19. Les scientifiques ont pourtant alerté depuis des années sur le caractère inéluctable d’une telle épidémie [2]. Partie de la ville de Wuhan en Chine fin décembre 2019, la pandémie s’est très vite propagée au reste du monde suivant les principales routes aériennes intercontinentales. Au moment de la rédaction de cette tribune, on compte officiellement plus de trois millions de contaminations et plus de 220000 décès. Les statistiques varient énormément d’un pays à l’autre, révélant des différences importantes d’anticipation et de gestion de la crise.

Pour faire écho aux propos d’Edward Saïd mentionnés plus haut, nous proposons d’examiner l’épidémie du Covid-19 en Palestine à travers des modèles mathématiques, développés par l’une des deux auteurs de cette tribune (I. A.-T.) [3], qui visent à déterminer le nombre réel de cas infectés et à prédire l’évolution de l’épidémie.

Au 22 avril 2020, on décompte officiellement 466 cas infectés au Covid-19 en Palestine, dont 318 cas en Cisjordanie, 131 cas à Jérusalem-Est et 17 cas à Gaza. Quatre personnes en sont décédées, dont deux en Cisjordanie et deux à Jérusalem-Est. Utilisant un modèle mathématique basé sur le nombre de cas infectés déclarés, le nombre de morts et l’effet de 18 jours de décalage entre l’infection et le décès, on estime [4] dans cette étude le nombre réel de cas infectés en Palestine au 22 avril entre 506 et 2026. L’étude analyse également l’évolution de l’épidémie en Palestine en utilisant la dynamique des populations avec deux modèles SEIR (S pour saine, E pour exposée, I pour infectée et R pour retirée). Les simulations prédisent un nombre total de cas infectés de 11014 dans le scénario le plus optimiste et de 113171 dans le cas le plus défavorable. La crête de la pandémie se situe entre le 22 et le 27 mai 2020.

Le taux de morbidité du Covid-19 en Palestine, c’est-à-dire le rapport entre le nombre de personnes atteintes sur la population palestinienne totale, est d’environ 0.009%. Le taux de mortalité représentant le nombre de personnes décédées du Covid-19 en Palestine est de 0.6 par million d’habitants. Le véritable indicateur de la dangerosité de l’épidémie est le taux de létalité qui représente la proportion de décès par rapport au nombre total de cas atteints du virus. Le taux de létalité du Covid-19 en Palestine est de 6,7 pour mille habitants. Il est bien inférieur aux taux des pays voisins. Le nombre de cas infectés (incidence) est de 88,4 par million, qui est également inférieur à la plupart des pays voisins. Il convient de préciser que ces chiffres sont temporaires et incomplets. Ils ont été obtenus suite aux tests effectués ; on notera que l’amplification en chaîne par polymérase (PCR) a une sensibilité de 70% [5]. Le nombre de décès est recensé dans les hôpitaux et il ne comprend pas les décès à domicile (donc de cas non reportés). Mais ces chiffres demeurent un indicateur afin de circonscrire la contagion et préparer le déconfinement ciblé.

Le « nombre de reproduction de base R0 » est égal à 1.54. Des changements de la vitesse de transmission au fil du temps sont recommandés pour le faire baisser en dessous du seuil critique de 1.

Cette tribune est composée de trois sections que vous pouvez découvrir en pdf ici.

  1. La dynamique des populations : de l’aristocratie aux épidémies
  2. La résilience palestinienne et les menaces israéliennes
  3. Gaza, ultima verba

Ahmed Abbes, mathématicien, directeur de recherche à Paris, secrétaire de l’Association française des universitaires pour le respect du droit international en Palestine (AURDIP) et coordinateur de la Campagne tunisienne pour le boycott académique et culturel d’Israël (TACBI)

Ines Abdeljaoued-Tej, mathématicienne, Ecole Supérieure de la Statistique et de l’Analyse de l’Information, Université de Carthage, et Laboratoire BIMS, Institut Pasteur de Tunis, Université Tunis El Manar, Tunisie.