Confession sans conséquence

Un film sur un crime de guerre de 1982 au Liban montre que les soldats israéliens sont davantage disposés à divulguer leurs actions violentes. Mais leur quête d’exonération sans responsabilité en dit long sur la décadence morale de la société israélienne.


Quatre jours après l’invasion du Liban par Israël le 6 juin 1982 – dont le 40ème anniversaire est tombé le mois dernier – une compagnie de parachutistes a été affectée à la garde d’au moins 1.000 détenus dans la cour de l’école du Couvent Saint Joseph à Saïda. Quand les soldats sont arrivés dans la ville côtière du Sud Liban cette semaine là, ils se sont heurtés à une résistance farouche des combattants de l’Organisation de Libération de la Palestine (OLP) ainsi que de membres des milices libanaises, qui s’étaient retrouvés plongés dans une guerre civile en train de se transformer en conflagration régionale. Ce fut une des quelques occasions où les troupes israéliennes sont entrées dans une grande ville arabe hors de la Palestine historique, et les quartiers densément peuplés de Saïda sont devenus le lieu d’intenses combats de rue parallèlement à des bombardements aériens intensifs.

Le but avoué de l’invasion était de cibler les militants de l’OLP du Sud Liban qui avaient lancé des roquettes sur les villes israéliennes de Galilée, bien qu’un cessez-le-feu négocié par les États-Unis ait été obtenu presque un an plus tôt. Malgré la promesse de limiter l’opération à une incursion de 40 kilomètres, le gouvernement israélien, sous la direction du Premier ministre Menachem Begin, a aussi exprimé de bien plus vastes ambitions pour éradiquer le nationalisme palestinien. L’armée a rapidement encerclé la capitale Beyrouth, tandis qu’à Saïda, l’invasion terrestre et la campagne de bombardement ont détruit entièrement maisons et hôpitaux, rasant le camp de réfugiés palestiniens d’Ain al-Hilweh.

Les attaques israéliennes ont exercé une pression intense sur la population civile de Saïda, et les Forces de défense israéliennes (FDI) ont ordonné à ceux qui fuyaient leurs maisons de se rassembler sur la plage. Des responsables du renseignement israélien ont conduit des informateurs palestiniens cagoulés à la périphérie des foules rassemblées et leur ont ordonné de leur signaler, depuis les vitres de la voiture, qui étaient des membres du Fatah – ou d’autres groupes de miliciens. Des tas de jeunes hommes ont alors été arrêtés et emmenés à St. Joseph, où on les a menottés et on leur a bandé les yeux dans la chaleur de l’été.

« Schoolyard » [Cour d’école], film documentaire de la réalisatrice israélienne Nurit Kedar, revisite l’anatomie du crime de guerre qui s’est déroulé à St. Joseph au cours des trois jours suivants. Elle utilise une approche de type Rashomon pour décrire l’événement, les auteurs, les témoins et les victimes racontant tous leur expérience. Ce qui s’est passé dans l’école de Saïda cependant, est loin d’être une note historique de bas de page ; cela ressemble plutôt à un terrain d’essai pour la banalisation par Israël de la violence dans les espaces civils, reliant la guerre de 1982 à la Nakba de 1948 – et révélant un héritage déchirant plus profond qu’il faut prendre en compte.

« J’avais envie de les battre de tout mon cœur »

Comme le révèlent les reportages, les archives, les témoignages au Congrès et les interviews de Kedar dans le film, la plupart des détenus palestiniens, libanais et internationaux détenus dans l’école étaient en fait des civils : habitants de la ville, travailleurs humanitaires et médecins de l’Hôpital du Croissant Rouge voisin, qu’Israël avait bombardé au cours de sa campagne aérienne. L’unité de réserve israélienne avait reçu l’ordre de garder les prisonniers en attente d’interrogatoires par le Shin Bet, postant des véhicules blindés et des transporteurs de personnel équipés de mitrailleuses aux coins du terrain de basket à l’extérieur de l’école pour sécuriser le site.

Idan Harpaz, commandant de la compagnie des FDI chargée de ce rôle, apparaît dans le film aux côtés de plusieurs de ses hommes pour raconter le déroulement des événements. Les détenus ont été maintenus sans nourriture ni eau sous une chaleur aveuglante, assis en tailleur et obligés de se soulager là où ils étaient assis, certains buvant leur propre urine en désespoir de cause. Ces conditions épouvantables ont empiré et les soldats sont devenus de plus en plus nerveux.

« Peu à peu, des groupes de détenus ont commencé à bouger comme ils pouvaient, réclamant de l’eau et à manger », raconte Harpaz. « C’était effrayant. Nous les contrôlions en tirant en l’air… Comme cela ne les a pas dissuadés, il devint clair qu’il fallait employer une autre méthode. » Le commandant a bientôt donné à ses soldats l’ordre de battre les prisonniers. « Moi aussi, j’ai eu envie de les battre de tout mon cœur », admet-il. « Je me suis senti vraiment bien à leur envoyer des coups de pied dans tous les sens. Puis j’ai attrapé un bâton de bois et j’ai dépassé le symbolisme. C’était comme plonger dans de l’eau froide – vous êtes tout d’abord pris de tremblements, puis à la fin, vous vous réchauffez. »

Un sergent interviewé dans le film, Shmulik Ben Dor, se souvient comment un commandant des FDI lui a dit qu’afin d’obtenir des informations de la part d’un prisonnier soupçonné d’être impliqué dans une opération qui avait conduit à l’enlèvement d’un autre soldat, il devrait jouer le « méchant flic » et agir brutalement. « Je l’ai battu », dit Ben Dor. « C’était très dur de faire ça. Mais je devais le faire. J’ai éteint toutes mes émotions et j’ai fait mon travail, parce que c’était le genre de tâche qui, en ce qui me concerne, ne violait pas mes valeurs [il évoque alors le terme hébreu degel shachor, drapeau noir, évoquant un exemple dans lequel un soldat serait obligé de refuser un ordre illégal]. C’était quelque chose que je devais faire maintenant, fondé sur des normes avec lesquelles j’étais familier. »

Quand le commandant lui a demandé de le refaire avec un autre prisonnier, Ben Dor a dit « non non non. Je ne jouerai jamais plus ce rôle ». Mais il a donné au commandant un autre soldat à sa place, « et malheureusement, cet autre soldat a joué le rôle d’une façon incroyablement brutale. Il a dû se servir d’une sorte d’outil et l’a blessé méchamment. Il lui a arraché l’œil. »

Des témoins oculaires ont fourni quantité de détails sur les coups incessants et la violence qui ont fait suite à ces ordres. Le Dr. Chris Giannou, chirurgien canadien qui travaillait avec la Société palestinienne du Croissant Rouge et était détenu à St. Joseph, a témoigné devant le Congrès américain plusieurs jours après sa libération :

La scène dans la cour de l’école… fut une scène de passages à tabac sauvages et aveugles des prisonniers par les 40 gardes israéliens. Un prisonnier pouvait demander de l’eau et s’entendre dire qu’il n’y en avait pas. S’il continuait à crier, il était insulté, puis un garde se faufilait dans la foule et commençait à le battre. Les violences physiques allaient du simple coup de poing et coup de pied jusqu’aux coups avec un bâton de bois, un tuyau en plastique ou même un bouquet de bouts de cordes terminées par des boulons et des écrous ; une sorte de moderne chat-à-neuf-queues. Un Palestinien, le Dr. Nabil (Shuaby] a été à un moment donné suspendu par les mains à un arbre et battu. Un chirurgien irakien, le Dr.Mohammed Ibrahim, a été cruellement battu par plusieurs gardes, puis laissé gésir au soleil, le visage enfoui dans le sable.

Le témoignage de Giannou a plus tard été corroboré par deux travailleurs humanitaires norvégiens, Dr. Steinar Berge et Oeyvind Moeller. D’après le rapport que Moeller a fourni au Département norvégien des Affaires étrangères sur un incident dont il a été témoin, un soldat israélien « a enfoncé son genou de toute sa force dans l’aine des prisonniers, l’une après l’autre. Quand les prisonniers se sont par conséquent pliés en avant, le soldat les a alors frappés au cou avec sa main et ils sont tombés au sol. Alors le soldat leur a donné des coups de pied au visage et au ventre. Les prisonniers ont alors été mis en tas, où il se sont recroquevillés de douleur ». Il y avait des poteaux de basket aux deux extrémités de la cour de l’école et « les prisonniers étaient régulièrement attachés à ces poteaux et battus, souvent laissés là suspendus ».

Après l’arrivée enfin des cars pour transporter les détenus de la cour d’école à un autre endroit, Harpaz et ses hommes ont trouvé sept cadavres gisant sur le sol : ceux de Mohamed Akra, Abudi Abrusli [appelé Abed Kuborosli dans certains rapports], Yahya Musri [Yihaya El Masri], Samir Sabbah, Mohamed Mansour, tous libanais ; Mohamed Abu Sikini [Mahmoud Abu Sakina], palestinien ; et un Égyptien anonyme. Un soldat israélien a demandé au Dr. Giannou d’examiner certains cadavres pour confirmer qu’ils étaient bien morts. L’armée a alors déposé les cadavres ensanglantés aux grilles du cimetière public de Saïda, où ils ont été enterrés dans une fosse commune par le fossoyeur local libanais.

Dans son témoignage au Congrès, Giannou a déclaré qu’il a vu des responsables israéliens et le gouverneur militaire de Saïda, le Colonel Arnon Mozer, « être témoins de ces coups et ne rien faire à ce sujet ». Il a aussi fait remarquer que certains gardes ont essayé de faire cesser les coups « et, à plusieurs occasions, de véritables disputes ont éclaté parmi les gardes, entre ceux qui donnaient les coups et ceux qui essayaient de les faire cesser ». Tout ceci montre une véritable violation de la Troisième Convention de Genève de 1949, en particulier des Articles 13 et 20, sur le traitement humanitaire des prisonniers de guerre pendant leur captivité.

Malgré les détails intimes – qui ont aussi été racontés dans la couverturedu témoignage de Giannou par le New York Times – un porte-parole de la presse israélienne a dit de la déclaration du chirurgien que c’était un « mensonge absolu ». Giannou et d’autres médecins étrangers ont déposé une plainte auprès des FDI sur ce dont ils ont été témoins, et la police militaire a ouvert une enquête. L’histoire a également été couverte par l’éminent journaliste Robert Fisk, qui a cité un porte-parole israélien qui promettait que le rapport serait rendu public. Mais l’enquête n’a mené à aucune conclusion opérationnelle et l’histoire a disparu du paysage. Comme Harpaz l’a dit à Kedar, « Une plainte a été déposée, les FDI m’ont interrogé, mais ils n’en ont rien fait. » Jusqu’à aujourd’hui, pas un seul responsable ou soldat israélien n’a été accusé.

Dov Yermiya, lieutenant-colonel israélien qui supervisait l’aide aux civils à Saïda et est devenu un important critique de la guerre de 1982, a été témoin des passages à tabac à St. Joseph et a fait état de certains cas aux autorités militaires. Il a relaté plus tard un incident qui s’était passé des dizaines d’années plus tôt au Liban, pendant la guerre de 1948, dans lequel son intervention avait conduit à un officier israélien accusé du meurtre de 35 prisonniers arabes dans la vallée de Hula. L’officier, Shmuel Lahis, a été condamné à sept ans de prison, mais sa peine a été réduite et il n’a purgé aucune peine d’emprisonnement. Lahis a finalement bénéficié d’une amnistie présidentielle et a plus tard été nommé directeur de l’Agence Juive. Réfléchissant à ces cas parallèles, Yermiya a dit : « Si c’est arrivé alors – et depuis lors, guerres et occupations ont continué – même si l’Armée était pleine d’Anges, ils se transformeraient en soldats du Démon. »

Une période réceptive pour admettre un crime de guerre

De sa maison en Grèce dans le Péloponnèse, le Dr. Chris Giannou lit dans l’original le témoignage qu’il a fait en 1982 au Congrès, et le Dr. Steinar Berge raconte depuis la Norvège les souvenirs de ce dont il a été témoin – deux environnements incongrûment pacifiques dans lesquels les détails des passages à tabac de Saïda sont ressuscités dans le film. Entremêlées, on trouve de saisissantes photos et vidéos de la cour d’école et des prisonniers les yeux bandés, et l’histoire de Nabih Shuaby, le médecin palestinien qui a été pendu par les mains à un arbre et frappé. La description déchirante de Shuaby de l’imminence de sa mort en captivité, racontée avec une calme dignité depuis son salon à Amman, confère au documentaire sa colonne vertébrale.

« J’ai été ramassé d’entre les morts et rendu à la vie », dit Shuaby, qui raconte comment il a été abandonné avec plusieurs autres corps. Il se souvient avoir glissé dans un coma et avoir eu des hallucinations durant son calvaire. « J’ai commencé à imaginer que j’étais au théâtre, plutôt que dans une salle de classe avec des soldats, dans une école avec l’armée israélienne. » Alors que Shuaby décrit la torture qu’il a subie, il désigne les cicatrices qui restent sur son visage, d’un abcès sur sa joue à une blessure sur sa lèvre inférieure. A un moment dans le film, il se lève de sa chaise pour rejouer la façon dont il était ligoté, la caméra fixée sur les mains usées du docteur fermement serrées derrière son dos.

En décentrant ainsi les voix des responsables, Kedar signale un écart par rapport au genre « tirer et pleurer » qui entache le travail de beaucoup de ses collègues israéliens, telle en 2008 la « Valse avec Bashir » d’Ari Folman, visuellement prenante, qui a suscité un débat important sur l’éthique dans la représentation d’un traumatisme en temps de guerre. Cependant, malgré un louable effort pour présenter un sombre chapitre de 1982, « Schoolyard » reste confiné par des limites politiques et morales.

Dans son étude de documentaires sur le génocide du Cambodge, la spécialiste du cinéma israélien Raya Morag parle de « Cinéma Responsable » qui permet aux survivants de se confronter à leurs agresseurs dans « un affrontement direct, hors des archives, face à face », qui à son tour ouvre un espace pour transformer les relations de pouvoir et créer une différente forme d’éthique.

Le film de Kedar s’inscrit fermement dans le genre « traumatisme responsable », créant un silo de confessions dans lequel les soldats ne parlent qu’à elle, la spécialiste israélienne qui peut les convaincre de se confesser avec culpabilité ou orgueil. Nous sommes témoins de bribes de souvenirs et de la performance de violence alors que les soldats racontent leurs bastonnades, méthode qui évoque le documentaire obsédant de 2012 de Joshua Oppenheimer, « The Act of Killing » [L’Acte de Tuer], sur les exécutions de masse des communistes accusés en Indonésie dans les années 1960.

Mais à la différence des sujets indonésiens dans le film d’Oppenheimer – qui semblent plutôt ravis de rejouer leur violence mortelle maintenant que les combats ont pris fin – les interviews de Kedar sont intimement liées au contexte des actes continus et quotidiens de l’agression anti-palestinienne qui se poursuit en Israël et dans les territoires occupés, et leurs confessions évoquent toujours un certain degré de malaise alors qu’ils ruminent sur les implications morales de leurs actions.

Parfois dans le film, les soldats israéliens incriminés essaient de justifier leurs actes, les présentant comme des exemples de nécessaire autodéfense, ou le résultat d’ordres venus d’en haut. Faisant écho à la fausse rhétorique d’Ariel Sharon à propos des victimes du massacre de Sabra et Shatila, certains soldats de la Cour d’école se laissent glisser sans effort jusqu’à parler d’autodéfense contre des « terroristes », verrouillant la notion de victime civile dans un espace encagé empli de médecins, de travailleurs humanitaires et autres non-combattants.

Tzur Shezaf, l’aide-signant militaire de l’unité, dit qu’il a discuté à ce sujet avec Harpaz : « Idan, nous ne sommes pas obligés de le faire. Il n’y a aucune raison de les battre. Ce n’est pas bien. » Il se décrit plus tard en train de regarder un prisonnier battu à mort par d’autres soldats : « C’était la première fois de ma vie – et je grandissais comme une sorte de chat de gouttière, et j’avais eu mon lot de bagarres – c’était la première fois de ma vie que je voyais un homme battu à mort. Ils l’ont tout simplement battu jusqu’à l’aplatir. Littéralement. Je veux dire, je m’en souviens parce qu’il ne restait rien de lui. Il est devenu une sorte sac gémissant qui pouvait à peine bouger. » Quand on l’interroge sur sa participation, Harpaz remarque : « J’ai eu le sentiment que je ne pouvais pas me retirer. Ce serait mal si je n’étais pas là, si je disais à tous de les battre, mais que je ne le fasse pas moi-même. »

Le sketch collectif est un document pertinent sur l’insensibilité, la gêne et la culpabilité refoulée qui caractérise la société israélienne contemporaine et son traitement déshumanisant des Palestiniens. Comme avec la destruction des villages palestiniens dans la guerre de 1948, ce qui s’est passé dans la cour de l’école de St. Joseph n’a jamais entièrement disparu du paysage. En 1990 par exemple, Shezaf lui-même a écrit sur le crime de guerre avec un quatre pages très lu et paru dans le journal hébreu Hadashot, partageant ses journaux personnels et méditant sur les limites de sa capacité à mettre fin aux déluges de coups.

Vu sous cet angle, la vraie révélation du film, c’est le besoin de Harpaz et des autres soldats de parler de leurs crimes. Plutôt que de les cacher ou de garder le silence, les soldats ont trouvé quelque réconfort, ou peut-être même l’absolution, en révélant à Kedar les détails de leurs actes, sans jamais avoir à craindre d’en être tenus pour responsables.

De son côté, Harpaz a dit à un journaliste d’Haaretz qu’il avait trouvé difficile de regarder la première du film en août 2021 à Jérusalem. « Cela m’a déprimé ; ce fut un coup à l’estomac et je n’ai pas compris pourquoi. Parce que j’avais déjà vu les documents, il n’y avait là rien de nouveau et je ne comprenais pas pourquoi cela m’affectait ainsi », a expliqué Harpaz. « Ce n’est que quelques jours plus tard que la lumière s’est faite. Quand Nurit [Kedar] a amené les médecins, dont je me souviens, et qu’ils ont décrit ce qu‘ils avaient subi, ce fut 10 fois plus fort que ce que nous pouvions décrire. »

L’ancien commandant a accusé des forces plus grandes que lui, insistant pour dire que les soldats étaient « aussi humains que possible, mais dans une situation comme celle-là, c’est impossible ». « Ce fut la tâche la plus arriérée possible, aider la police militaire à garder les détenus », a expliqué Harpaz, « et soudain, tout s’est détraqué, et je suis devenu responsable. J’ai couru auprès du gouverneur militaire et du brigadier général et leur ai dit que ça sentait mauvais et que nous allions être battus, et pourtant – soudain nous avons perdu le contrôle. »

Pourtant, avec tout son malaise, Harpaz a appelé Kedar pour souligner qu’elle devait reconnaître qu’il avait fourni une copie de son journal de guerre, dans lequel il divulguait les détails de ce qui s’était passé. Le besoin d’Harpaz de révéler ce fait – de s’impliquer publiquement dans ce crime horrible – soulève d’importantes questions sur les motifs, les conséquences et la recherche de reconnaissance.

A la différence du compte-rendu contestataire de Shefaz en 1990, ou de la sortie de Valse avec Bashir en 2008, le comportement d’Harpaz suggère que les débuts des années 2020 sont une période plus réceptive pour reconnaître un crime de guerre en Israël. Comme l’avertissement de Dov Yermiya à propos de 1948, ce qui a pu être vu comme une ligne rouge dans le passé peut maintenant être révélé en toute impunité, la peur de l’exposition faisant place à une forme compulsive d’expression.

L’adhésion du public israélien et la libération anticipée d’Elor Azaria – infirmier militaire reconnu coupable qui a été filmé tirant mortellement en 2016 sur un attaquant palestinien se tordant au sol dans un coin de rue d’Hébron longtemps après qu’il ait été immobilisé – est un indicateur clair de la façon dont les frontières de la violence acceptable se déplacent. Comme le montre l’affaire d’Azaria, bien que quelques crimes de guerre puissent maintenant être documentés et reconnus, l’impunité demeure. Se mettre à parler à la caméra devient une autre possibilité dans le recherche d’exonération des Israéliens, sans jamais avoir à affronter une véritable responsabilité.

« Théoriquement, nous n’étions coupables de rien », a dit Harpaz au journaliste du Haaretz après le lancement. « Après tout, nous sommes allés prévenir en temps réel de ce qui se passait là-bas, nous nous sommes adressés aux plus hauts niveaux, nous avons également parlé du (manque de) nourriture et d’eau et aussi des coups. Je ne peux pas dire aujourd’hui que j’aurais dû faire autre chose. »

Ces paroles de justification sont démenties par le découpage par Harpaz de ses actes et du résultat qui s’en est suivi. « Et soudain, ça arrive. Soudain, quand ils ont libéré la cour dans l’après-midi, il y avait là des cadavres. Alors c’est quelque chose qui ne vous quitte pas, la question est de savoir si nous aurions dû quand même agir autrement. » Dans le récit d’Harpaz, c’est comme si « ceux qui étaient morts » apparaissaient seulement, se matérialisant de leur propre volonté. La distance qu’il installe entre lui même, ses soldats et les corps en face d’eux reflète la ligne d’érosion de la conscience collective israélienne en assumant les conséquences morales de la violence d’État et individuelle, qui se poursuit presque sans relâche quotidiennement.

Plutôt que d’affronter les victimes anonymes, l’histoire d’Harpaz est, une fois de plus, une histoire qui tourne autour du traumatisme du soldat. Cela aussi informe sur un plus large sentiment public en Israël, où la prise en compte de la causalité est constamment différée ou excusée. En expliquant les raisons de sa participation dans Haaretz :

Harpaz espère que « Schoolyard » pourra provoquer un discours sur le « préjudice moral » ou le « traumatisme moral » : des termes psychologiques qui décrivent le tort fait à la conscience d’une personne quand elle accomplit des actes qui ne correspondent pas à ses normes de valeurs ou à son code de conduite éthique, ou échoue à les éviter. « C’est quelque chose dont on ne parle pas assez : les gens qui font des choses et qui, rétrospectivement, sentent que, moralement, ils n’auraient pas dû les faire », dit Harpaz. « Et il faut en parler, parce que les soldats dans les territoires en arrivent certainement là aujourd’hui. Quantité de civils meurent dans les territoires, mais personne ne parle de ce que cela fait aux soldats. Cette question est négligée et ces gens ont besoin d’un traitement. »

Harpaz est ainsi un guide idéal vers les pathologies de la société israélienne, tourmentée par une incapacité à demander des comptes au pouvoir, seulement capable de voir la victimisation aux mains des autres. Ces sortes de piétés sonnent creux quand elles sont affirmées dans les confins d’un système qui refuse de reconnaître sa propre institution en tant que pourvoyeuse de violence, un système si habitué à utiliser des mots déshumanisants pour parler de ses sujets arabes et palestiniens.

De Tantura à Saïda

« Schoolyard » a bénéficié d’une attention considérable en Israël, avec la diffusion d’une version abrégée du film par la société de radiodiffusion publique KAN en octobre dernier et une mention honorable au Festival du film de Jérusalem de 2021. Mais les difficultés qu’a eues Kedar au début pour obtenir des financements pour le film suggèrent des réticences généralisées à réexaminer la guerre du Liban.

C’est en partie l’héritage de la guerre dite « par choix » qui était très impopulaire en Israël, alors que le public faisait face à des objectifs de guerre malavisés et des événements brûlants comme le massacre de Sabra et Shatila. La rupture sociale a engendré un refus du militaire, des manifestations publiques, des productions culturelles et une agitation anti-gouvernementale qui a stimulé des mouvements de conciliation, comme Peace Now [« La Paix maintenant »], Yesh Gvul (« Il y a une limite », qui a soutenu les objecteurs de conscience israéliens) et d’autres organisations de la société civile. L’impulsion vers une amnésie sélective est aussi un produit dérivé de l’occupation de 18 ans du sud-Liban par Israël, dont les victimes ont façonné des générations successives de soldats et suscité le mouvement populaire des « Quatre mères », qui a contribué à la pression publique en faveur du retrait en 2000.

A sa suite, la guerre du Liban a stimulé un mouvement de réévaluation historique de l’histoire des origines d’Israël. Les excès de l’invasion et le climat politique intérieur ont poussé des experts, comme les « Nouveaux historiens » à réexaminer les mythes fondateurs du sionisme et de l’Etat, aidés par des archives de la guerre de 1948 qui se sont ouvertes à la fin de la période de 30 ans imposée pour la déclassification. Si Menachem Begin avait trompé le public sur son intention de ne pas aller au-delà de 40 km de la frontière en juin 1982, se pourrait-il que les affirmations de David Ben Gourion sur l’agression arabe et la fuite palestinienne en 1948 méritent aussi investigation ?

Le 40e anniversaire de la guerre du Liban cette année coïncide de même avec une plus grande ouverture de collections clés comme les archives des Forces de défense israéliennes, ainsi qu’une bonne volonté croissante des vétérans de l’armée à parler publiquement de leurs expériences. La conjoncture engendrera sans nul doute de nouvelles formes de mémorialisation historique et un risque associé, comme l’universitaire israélien Asher Kaufman l’a écrit, est qu’on pourrait se souvenir de 1982 comme d’une guerre disculpée, ou même « une source de fierté nationale ».

Alors que les voix des soldats de 1982 atteignent de plus larges auditoires, les survivants libanais et palestiniens sont confrontés au spectacle public de l’impunité israélienne, aggravée par le succès politique de politiciens libanais complètement corrompus qui étaient des agents de la destruction en temps de guerre et stimulée par les accords de normalisation israélo-arabes qui ont mis sur la touche les aspirations politiques palestiniennes. En ce sens, la guerre de 1982 n’est pas vraiment terminée, avec des films comme « Schoolyard » mettant en lumière un fil historique clair qui nous dit autant sur le présent qu’il le fait sur le passé.

Le documentaire récent « Tantura » par Alon Schwarz illustre ce fil. Le film inclut le témoignage de soldats de la Brigade Alexandroni qui ont massacré plus de 200 Palestiniens dans un village de pêcheurs au bord de la mer pendant la guerre de 1948, un incident qui a été dénié à de nombreuses reprises par les responsables israéliens, mais dont les témoins et les survivants ne se souviennent que trop bien, et qui a été largement relaté par des écrivains, des universitaires et des réalisateurs palestiniens, comme Haj Muhammad Nimr al-Khatib, Mustafa al-Wali, et Ibtisam Mara’na.

Notamment, un mémoire de master hébreu sur ce qui s’est produit à Tantura, soumis à l’université de Haïfa par l’historien Teddy Katz, a été retiré après de fausses accusations selon lesquelles il avait fabriqué son vaste matériel documentaire. En fait, Katz avait interviewé les mêmes coupables de crimes de guerre qui parlent maintenant ouvertement de leurs actions devant la caméra, rassemblant plus de 100 heures de rémoignages de Palestiniens et de juifs

Comme le film de Schwarz le montre, c’est souvent seulement quand des soldats ou des réalisateurs israéliens ont raconté ce qui est devenu manifeste que l’attention publique s’est finalement portée, même fugitivement, sur ces atrocités. Des témoignages palestiniens de la Nakba — comme ces témoins oculaires des assassinats dans une cour d’école en 1982, ou la violence plus récente à Gaza et en Cisjordanie — sont d’ordinaire accueillis avec incrédulité, s’ils sont même enregistrés du tout. Le temps a une manière de corriger la persistance du déni, ainsi que l’identité du messager.

Le climat de traumatisme du coupable et la demande de disculpation ont des racines plus profondes dans l’histoire israélienne, qui se distingue depuis la Nakba par un schéma d’action immorale suivie de répulsion. Dans le passé — que ce soit dans la nouvelle de fiction de S. Yizhar « Khirbet Khizeh », ou le compte rendu adapté des soldats qui ont participé à la guerre de 1967 et à ses suites dans le cadre du livre d’Avraham Shapira et Amos Oz « Le septième jour » (adapté plus tard en un documentaire) — la trace d’embarras et de mortification prête un semblant de sérieux moral à l’exercice de mémoire. Mais nous sommes entrés dans l’âge de l’impunité, où la violence est justifiée comme nécessaire, comme une précondition de la survie, exprimée sans hésitation.

Le franc interview de l’historien israélien Benny Morris avec le journaliste Ari Shavit pendant la Deuxième Intifada est emblématique de ce changement. Morris a décrit le nettoyage ethnique des Arabes comme la seule manière d’empêcher le génocide des juifs, un narratif de « nécessité » que la droite israélienne promouvrait afin d’insister sur l’idée que la Nakba n’est pas allée assez loin.

Shavit lui-même semblait indigné à l’époque, jusqu’à ce que son propre article sur la dépopulation de la ville palestinienne de Lydda paraisse dans les pages du New Yorker. Comme Shavit l’a écrit des coupables de ce crime de guerre : « Si nécessaire, je serai aux côtés des damnés, parce que je sais que sans eux l’Etat d’Israël ne serait pas né. Sans eux, je ne serais pas né. Ils ont fait le sale boulot qui permet à mon peuple, à ma nation, à ma fille, à mes fils et à moi de vivre. »

Les vétérans israéliens de Tantura peuvent avoir conspiré jadis pour couvrir l’assassinat indiscriminé de prisonniers palestiniens après la fin de la bataille, mais, maintenant, leurs actions sont ouvertement discutées devant la caméra. Ce n’est pas un compte rendu au service d’une réparation. Considérez le film récent de Pedro Almodóvar, « Mères parallèles », et son émouvante scène finale quand les descendants de la dictature de Franco se tiennent côte à côte alors que des experts en criminologie mettent à jour une fosse commune à la sortie de leur village, leur action de fouilles collectives indiquant, depuis la violence de l’histoire, un chemin vers l’avant.

En contraste, l’évocation d’une fouille de la fosse commune à Tantura à la fin du film de Schwarz est accueillie avec incrédulité par un grincheux historien, Yoav Gelber. La tombe se trouve sous le parking de la plage de Nahsholim, sans aucune indication, encore moins une plaque commémorative. Dans la scène finale de « Schoolyard », un réalisateur local se rend dans le cimetière de Saïda pour interviewer Ahmad Waise, le fils du fossoyeur qui a aidé son père à enterrer les sept hommes pendant l’été 1982. Alors qu’il désigne leur tombe commune, les crédits commencent à défiler, les visages de ceux qui ont été tués scintillant sur l’écran.

Décomposition morale

Au-delà du pathos pour les morts, qu’est-ce que ces histoires nous disent ? De tels films importent-ils vraiment en l’absence de justice, dans un contexte d’impunité constante ? Un besoin irrésistible, quand on regarde « Schoolyard », ou « Tantura », est de voir les coupables mis en examen et inculpés pour leurs crimes. Plutôt que de voir la caméra passer sur leurs visages âgés, on se demande s’il n’aurait pas été plus efficace de partager les preuves avec des avocats pour entamer des poursuites judiciaires internationales contre eux.

Les objectifs de Kedar sont plus modestes, comme elle l’explique dans Haaretz. « D’un côté, vous dites OK, beaucoup de choses arrivent pendant la guerre, mais cela ne justifie toujours pas ce qui est arrivé là. Pour moi, c’est horrible que depuis la Deuxième guerre mondiale toutes les guerres dans le monde ont été : une armée contre des civils. Dans des guerres comme cela, c’est ce qui arrive. Je ne prétends pas être juge, déterminer ce qui est correct et ce qui ne l’est pas, mais je veux placer un miroir devant eux. »

Mais qui regarde, exactement ? Lors de visites récentes à Tel Aviv, j’ai été frappé par la disconnexion toujours grandissante entre la violence quotidienne contre les Palestiniens et l’expansion économique incessante dans la ville. Cela n’a pas diminué l’enthousiasme israélien pour le service militaire obligatoire, ou la profonde dévotion à l’armée. Des collègues parlaient ouvertement d’enfants et de petits-enfants voulant rejoindre l’unité 8200, le corps de renseignement des forces de défense israéliennes qui est très populaire dans la classe moyenne supérieure ashkénaze de la région métropolitaine de Tel Aviv. Pour ceux et celles qui souhaitent éviter des fonctions combattantes, les appelés pourraient à la place travailler dans des opérations des renseignements secrets avant une voie accélérée vers des carrières dans les secteurs de haute technologie.

Dans ce paysage israélien du 21ème siècle, le documentaire peut être extérieur politiquement, mais c’est un miroir de normes sociétales changeantes, d’un univers moral passant de l’angoisse et de la peur de la persécution à un désir de divulguer des excès passés, avec fierté même. Le besoin de parler des crimes de guerre suggère une forme particulière de culpabilité et une pratique de mémorialisation pervertie en train de prendre forme. Si cela relie 1982 à 1948, cela montre aussi une incapacité à se libérer du passé en étant aux prises avec des cas contemporains de violence.

Considérez le baillonnage fatal d’Omar As’ad, un Palestino-américain de 78 ans, par les soldats israéliens dans le village cisjordanien de Jiljilya en janvier, baillonnage qui a provoqué une crise cardiaque et a conduit à sa mort, sans répercussions. Il y a de la dépravation et de l’insensibilité au coeur des réponses officielles et publiques à de tels flagrants crimes de guerre : ce qui pourrait avoir été jadis vu comme un ordre « drapeau noir » qui exige un refus est maintenant défendu de nombreux côtés, un indicateur clair d’où a conduit la décomposition morale israélienne.

Quand les crimes ne sont pas nommés crimes et que les corps se matérialisent simplement sur le terrain — que ce soit dans la fosse commune de Tantura, une cour d’école de Saïda ou une route à la sortie de Jiljilya —les coupables en arrivent à parler dans le vide, luttant avec leurs propres démons mais pas avec les structures qui continuent à perpétrer une telle violence. C’est un espace trompeur pour la réflexion et les lamentations, parce qu’il n’y a pas d’absolution sans reddition de comptes et pas de capacité à agir dans un regarde rétrospectif sans justice.

La guerre du Liban offre d’importantes leçons de ce point de vue. Quelques jours avant qu’Harpaz et ses hommes ne frappent les prisonniers à St Joseph, un pilote de réserve israélien a refusé d’exécuter l’ordre de bombarder une école proche à Saïda : c’est le sujet de la captivante installation de l’artiste libanais Akram Zaatari « Lettre à un pilote qui refuse ». De telles occurrences de contestation disparaissent de la scène, démarquant les limites du refus dans un âge où il est si facile de confesser sa culpabilité. Les Forces de défense israéliennes d’aujourd’hui continuent à résister aux enquêtes sur des accusations d’actions illégales, mais sont bien moins encombrées par une condamnation ou un opprobre internationaux qu’elles n’auraient pu l’être dans le passé.

Au micro-niveau, cette dichotomie entre des actes individuels de courage et la violence structurelle évoque la lutte entre ceux qui frappent les prisonniers et ceux qui ont contesté dans la cour d’école de Saïda. C’est pourquoi tant de Palestiniens sont caustiques sur les révélations, dans « Breaking the Silence » [Briser le silence], des soldats israéliens qui ont été témoins de crimes de guerre : leur angoisse est vue comme un discours de protestation plus que comme la recherche de la justice, alors que leurs témoignages sont incorporés dans le plus large processus d’une colonisation persistante. A l’intérieur de la culture politique israélienne de 2022, ce sont ceux qui frappent qui montent haut, alors même que les voix contestataires aident à soutenir la philosophie de l’Etat.

Le matin même où la journaliste palestinienne Shireen Abu Akleh a été tuée lors d’un reportage sur une incursion de l’armée israélienne dans Jénine, j’ai reçu un e-mail des archives des Forces de défense israéliennes, contenant un dossier avec des enregistrements vidéos que j’avais commandés pour un projet de livre sur la guerre de 1982. Un des films enregistrait l’évacuation d’une famille libanaise de la périphérie de Beyrouth pendant d’intenses tirs d’artillerie, une mère et un père cramponnés à leurs enfants tout en courant vers leur voiture, se figeant sur place quand les balles sifflaient près d’eux.

L’air terrifié sur le visage de leur jeune garçon est resté avec moi alors que je faisais défiler les clips de scènes se déroulant à Jénine. La collègue d’Abu Akleh, Shatha Hanaysha, avait un air d’angoisse similaire lorsqu’elle se tenait près du corps affalé de l’intrépide reporter, exactement la même image d’impuissance et de choc devant la violence.

Une bataille prévisible sur qui était à blamer pour l’assassinat d’Abu Akleh a inondé les réseaux sociaux. Le Premier ministre Naftali Bennett a publié des vidéos sur son compte Twitter dans une tentative pour prouver que c’était un tireur palestinien, et non un tireur de précision israélien, qui était responsable de la mort d’Abu Akleh. Nachman Shai, ministre des Affaires de la diaspora d’Israël, a écrit que sa mort était « très triste & regrettable », ajoutant que « La responsabilité pour sa mort doit être déterminée par une enquête rapide, digne de confiance & transparente. Les Palestiniens doivent permettre une investigation conjointe, avec des représentants internationaux, pour que ce soit fait. »

Le schéma des accusations, des dénis et des appels à investigation étaient encore un tour de plus sur un manège déshumanisant. En tant qu’historien faisant des recherches sur 1982, les déclarations publiques avaient le tintement familier de la propagande [hasbara] bien rôdée, affinée pendant l’entrée d’Israël dans Beyrouth, qui a aidé à combattre la couverture médiatique critique.

Ironiquement, c’est Shai qui a été fustigé le matin suivant pour avoir suggéré à la radio qu’une enquête israélienne sur la mort d’Abu Akleh pourrait ne pas sembler crédible, étant donné le bilan de telles enquêtes. « Avec tout le respect qui nous est dû, disons que la crédibilité d’Israël n’est pas très élevée dans de tels cas », a-t-il remarqué.

Des critiques de droite, bien sûr, ont pilonné la déclaration de Shai — mais ce ministre peut difficilement être adulé comme héros sioniste progressiste. Dans l’article du New York Times sur le témoignage au Congrès de Chris Giannou il y a 40 ans, le porte-parole israélien à Washington qui a nié les passages à tabac de Saïda n’était autre que le jeune Nachman Shai lui-même, appelant les affirmations de Giannou « un mensonge total ». On se demande ce que le ministre ferait aujourd’hui des témoignages de « Schoolyard ».

Personne n’a dû rendre des comptes pour le tabassage à mort de sept hommes à Saïda et il est très douteux qu’il en sera autrement pour l’assassinat d’Abu Akleh. Des investigations par le New York Times, CNN, et Associated Press confirment qu’elle a été probablement ciblée par les forces israéliennes, tandis qu’un examen palestinien a conclu que c’était délibéré. Les allégations israéliennes sur une investigation complète ont été accueillies par des critiques et de l’incrédulité.

La possibilité de conséquences, cependant, a été toujours été contournée par Israël et ses supporters extérieurs. L’armée a décidé qu’il n’y avait « aucun besoin » d’ouvrir une enquête criminelle dû à la « nature de l’activité opérationnelle, qui a inclus des combats intenses et des échanges de feu étendus ». A la veille de la visite du président des Etats-Unis, Joe Biden, en Israël ce mois-ci, le Département d’Etat a publié une déclaration soigneusement élaborée concluant que « ce tir des positions des Forces de défense israéliennes était probablement responsable de la mort de Shireen Abu Akleh », mais qu’il « n’avait pas trouvé de raison de croire que cela était intentionnel ». En écartant la notion même d’intentionalité, la structure générale qui produit et légitime une telle violence reste incontestée.

La mort d’Abu Akleh illustre ainsi une leçon fondamentale de 1982 : que sans réparation pour des crimes de guerre, historiques et actuels, la société israélienne restera en proie à la violence, dépourvue de tout recul, incapable de confronter les conséquences d’une action individuelle ou de l’Etat. Sans reddition de comptes, les coupables continueront à raconter leurs actions en privé et devant les caméras — en se contorsionnant, en se vantant ou en s’en prenant aux victimes — tout en étant dépourvus de toute faculté morale et de l’accomplissement d’une résolution psychologique qu’ils recherchent si désespérément. 

C’est une position de faiblesse, tant stratégique qu’éthique, pitoyable mais pas tragique, étant donné que ce sont les Palestiniens qui continueront à payer le prix de cette impunité. Aussi longtemps que les Israéliens n’arrivent pas à analyser les implications de la puissance de l’Etat et de la souveraineté dans ses masques tant nationaux que coloniaux, il y aura beaucoup d’autres crimes de ce genre à venir.

Seth Anziska est maître de conférences Mohamed S. Farsi-Polonsky en relations judéo-musulmanes à l’University College London. Sa recherche et son enseignement sont focalisés sur les sociétés et les cultures israélienne et palestinienne, l’histoire du Moyen-Orient moderne, et la politique contemporaine arabe et juive. Il est l’auteur de l’ouvrage primé « Preventing Palestine: A Political History from Camp David to Oslo » (Princeton University Press, 2018), récemment publié en arabe par l’Institut des Etudes palestiniennes à Beyrouth. Ses écrits ont paru dans The New York Times et The New York Review of Books, et il est chercheur invité dans le projet U.S./Moyen-Orient. Diplômé de Columbia University (BA, PhD) et du St. Antony’s College, Oxford (M. Phil.) ; il a reçu des bourses de recherche à l’Institut Nobel norvégien, à New York University, et à l’American University of Beirut.