Cette start-up israélienne de reconnaissance faciale traque secrètement les Palestiniens

| Amitai Ziv pour Haaretz |Traduction CG pour l’AURDIP |Actualités

Cette start-up israélienne de reconnaissance faciale traque secrètement les Palestiniens.

Anyvision Interactive Technologies est l’une des start-ups les plus curieuses d’Israël. Elle a connu une croissance extraordinaire et sa technologie est utilisée par l’armée pour surveiller aux checkpoints les Palestiniens de Cisjordanie en chemin vers Israël — tout en se servant d’un réseau de caméras au coeur de la Cisjordanie. Le co-fondateur et directeur général de la compagnie, Eylon Etshtein, a cependant dit à TheMarker que son entreprise était sensible aux questions de biais raciaux et sexistes et qu’elle ne vendait ses produits qu’aux démocraties.

Anyvision est l’entreprise de reconnaissance biométrique qui bénéficie de la plus haute visibilité en Israël, particulièrement en ce qui concerne la reconnaissance faciale. La compagnie indique que son logiciel peut être branché à des caméras de toutes sortes et être installé et utilisé immédiatement, tout en demandant peu de capacité de calcul.

TheMarker a appris qu’Anyvision participe à deux projets spéciaux d’assistance à l’armée israélienne en Cisjordanie. Un des projets comprend un système qui a été installé aux checkpoints de l’armée par lesquels des milliers de Palestiniens passent chaque jour pour se rendre au travail depuis la Cisjordanie. Le produit permet à l’armée d’identifier rapidement si la personne passant le chekpoint a un permis de travail israélien, raccourcissant ainsi l’attente à la frontière.

L’armée a déclaré en février : « Dans le cadre d’un programme étendu pour moderniser les traversées en Judée et Samarie [la Cisjordanie] en y ajoutant des technologies, 27 passages biométriques ont été établis et des nouveaux postes d’identification et d’inspection ont été ajoutés. La procédure d’inspection aux passages est devenue plus efficace et significativement plus rapide ».

Le deuxième projet d’Anyvision est beaucoup plus confidentiel et comprend une technologie de reconnaissance faciale partout en Cisjordanie, pas seulement aux passages de frontières. Les caméras au coeur de la Cisjordanie cherchent à repérer et à surveiller des assaillants palestiniens potentiels.

A la dernière conférence Technovation de TheMarker, en juin, Yaniv Cohen, le responsable financier d’Anyvision, a décrit comment l’entreprise de reconnaissance faciale a construit son premier prototype en 2014 et a lancé son premier produit commercialisable trois ans plus tard, en travaillant avec des clients du gouvernement, des agences de sécurité et des sociétés étrangères. En 2018, Anyvision a recueilli 28 millions de dollars (un financement piloté par l’entreprise allemande Bosch) et a augmenté ses bénéfices par un facteur six.

« L’entreprise opère dans le champ du traitement d’images et son pouvoir est dans sa technologie », a déclaré Cohen. « Ses employés ont développé de nouvelles générations du produit à un rythme extraordinaire, ce qui les a conduits à attirer les clients et à obtenir de nouveaux marchés, les aidant à trouver des fonds rapidement et à foncer vers l’avant ».

Le président d’Anyvision, Amir Kain, est l’ancien directeur de Malmab, le département de sécurité du ministère de la Défense. Un des conseillers d’Anyvision est Tamir Pardo, l’ancien directeur du service de renseignements du Mossad.

Extrême précision

Selon une présentation sur son site web, Anyvision a 240 employés, dont 30 ont un doctorat, et est basée à Belfast, en Irlande du Nord. La présentation dit que l’entreprise fonctionne dans 43 pays et plus de 350 lieux, comme des stades, des aéroports et des casinos.

Elle dit que les produits sont utilisés dans certains des aéroports les plus protégés dans le monde. Elle affirme que sa technologie de reconnaissance faciale a une précision de 99,9%, comparée à 70% pour les systèmes concurrents, et qu’en moyenne son système souffre de moins d’une mauvaise lecture par jour. Anyvision a été récemment nommée « Cool Vendor » par Gartner, l’entreprise de recherche et de conseil qui honore les technologies innovantes développées par des startups.

Au milieu du mois dernier, Anyvision a obtenu 31 millions de dollars du fonds de capital risque M12 de Micoosoft ainsi que du fonds d’investissement DFJ Growth et de l’investisseur israélien O.G. Tech de Eyal Ofer. La startup a levé 74 millions de dollars lors d’un premier tour de table pour une évaluation estimée de la compagnie de 500 millions de dollars. Parmi les entreprises qui ont déjà investi figurent Qualcomm et Lightspeed Venture Partners.

L’entreprise vend trois produits basés sur sa technologie. Le premier, « Better Tomorrow », identifie des comportements suspects ; c’est le type utilisé dans les aéroports et les casinos. Le produit « SesaMe » utilise la technologie de reconnaissance faciale sur les smartphones ; par exemple, Bank Hapoalim emploie le système pour permettre à des utilisateurs d’ouvrir des comptes bancaires via cette app. Le troisième produit, « Insights », peut dire aux chaines de supermarchés ce que les clients regardent dans les allées.

« Le secteur essaie depuis 15 ans de développer la reconnaissance faciale et corporelle et la vision informatisée à un niveau commercial, mais cela n’a pas abouti », a dit à TheMarker Etshtein, le co-fondateur et directeur général. « Nous avons la technologie pour faire ce saut en avant, donc nous attirons l’attention du marché ».

La controverse sur la reconnaissance faciale

L’implication d’Anyvision en Cisjordanie a été révélée au milieu d’un débat animé dans le monde entier sur l’usage de la technologie biométrique, et particulièrement de la reconnaissance faciale. Il y a environ un mois, San Francisco est devenue la première ville américaine à mettre hors la loi la technologie de reconnaissance faciale. Et le fabricant de caméras Axon a récemment décidé d’éliminer de ses produits la capacité de reconnaissance faciale, selon la recommandation d’un comité d’éthique qu’il avait formé.

« En ce qui concerne la tendance globale, je peux dire que quelques journaux ont adopté une approche très à gauche. Je ne dirais pas que c’est représentatif. Nous avons fait une étude de marché dans la population américaine et nous avons trouvé que le taux d’appui à la technologie de reconnaissance faciale utilisée dans la sécurité est très élevé », a déclaré Etshtein.

« Nous sommes en faveur d’une régulation du domaine pour que la technologie ne soit pas biaisée du point de vue du genre ou de la race, et aussi pour des raisons de protection de la vie privée. Nous sommes très sensibles à ces questions, si bien que de toutes les entreprises du monde, c’est avec nous que Microsoft a décidé d’aller. Nous travaillons aussi au sein du Sénat [des Etats-Unis], par des lobbyistes, pour expliquer pourquoi l’intelligence artificielle est une bonne chose », a-t-il ajouté.

« Personne dans le monde ne fait de la surveillance de masse, sauf en Chine, et je n’opère pas en Chine. Je ne vends pas non plus en Afrique ou en Russie. Nous vendons des systèmes seulement aux pays démocratiques avec des gouvernements convenables. Par exemple, vous trouverez des déclarations du maire de Nice (France) qui dit qu’il peut enfin localiser un enfant qui a été porté disparu, une personne âgée atteinte de démence sénile ou quiconque avec des intentions malveillantes ».

Confronté à l’argument que la Cisjordanie n’est pas gouvernée démocratiquement et qu’il y a là une surveillance de masse, Etshtein a répondu : « C’est vraiment un terrible dilemne, mais je ne suis pas le type à qui poser cette question. Au bout du compte, nous sommes une entreprise technologique qui fait le maximum pour que sa technologie ne soit pas utilisée à mauvais escient ».

L’Union américaine des libertés civiques (ACLU) a publié une étude majeure — « L’Aube de la surveillance des robots » — sur la surveillance des foules utilisant des technologies de vidéo et sur son impact sur les droits civiques.

Un chercheur de premier plan en sécurité de l’information, Bruce Schneir, écrit : « Avant, les caméras de surveillance étaient passives. Peut-être qu’elles ne faisaient qu’enregistrer, et que personne ne regardait la vidéo à moins d’un besoin particulier. Peut-être qu’un garde s’ennuyait à regarder une douzaine d’écrans différents, à la recherche de quelque chose d’intéressant. Dans les deux cas, la vidéo n’était stockée que quelques jours parce que le stockage était cher. »

« Tout ceci est de moins en moins vrai » a-t-il ajouté. « Les développements récents de l’analyse vidéo — alimentés par des techniques d’intelligence artificielle comme l’apprentissage automatique — permettent aux ordinateurs de regarder et de comprendre les vidéos de surveillance avec un discernement égal à celui d’une personne. Les technologies d’identification facilitent le repérage automatique des personnes présentes dans les vidéos. Enfin, les caméras elles-mêmes sont devenues moins chères, plus omniprésentes et bien meilleures ; les caméras montées sur des drones peuvent effectivement surveiller une ville entière. Les ordinateurs peuvent regarder toute la vidéo sans avoir à résoudre les problèmes humains que sont la distraction, la fatigue, le besoin de formation ou d’être payé. Le résultat est un niveau de surveillance qui était impossible il y a seulement quelques années. »

Citant un rapport de l’ACLU, Schneir a remarqué qu’ « ils ne feront pas que nous enregistrer, ils produiront des jugements sur nous fondés sur leur compréhension de nos actions, de nos émotions, de notre couleur de peau, de nos vêtements, de nos voix et bien plus. »

Le mois dernier, plusieurs groupes de défense des droits civiques, dont l’ACLU, ont envoyé une lettre à Google, Amazon et Microsoft leur demandant de ne pas fournir un telle technologie au gouvernement américain. « Nous sommes à la croisée des chemins en ce qui concerne la surveillance faciale, et les choix faits par ces entreprises maintenant détermineront si la prochaine génération aura à craindre d’être pistée par le gouvernement parce qu’ils auront assisté à une manifestation, seront allés à leur lieu de culte ou simplement auront vécu leur vie, » a écrit dans la lettre Nicole Ozer, directrice de la technologie et des libertés civiques pour l’ACLU de Californie.

En octobre, Google a annoncé qu’il se retirait de l’appel d’offres d’un contrat de 10 milliards de dollars afin de développer la technologie de reconnaissance faciale pour les drones militaires américains. La compagnie s’est retirée après des protestations des employés sur l’usage de la technologie. Google a dit ensuite qu’il avait découvert que la technologie pourrait être utilisée d’une manière qui violerait ses principes éthiques.

Un outil pour le bien ?

Parmi les investisseurs d’Anyvision, Microsoft a attiré une attention particulière. Selon Bloomberg, l’investissement de la compagne américaine a été retardé afin qu’Anyvision puisse garantir que sa technologie satisfait les normes éthiques de Microsoft.

Bloomberg a cité le directeur commercial d’Anyvision, Max Constant, disant : « Ils se demandent maintenant comment nous pouvons exploiter cela de manière à nous assurer qu’il s’agit d’un outil pour le bien. »

Quels sont les principes de Microsoft en ce qui concerne les « outils pour le bien » ? La communauté internationale s’oppose au contrôle militaire d’Israël sur la Cisjordanie, dont des parties sont sous la juridiction de l’Autorité palestinienne ; ce contrôle est perçu par beaucoup de gens dans le monde entier comme une violation des droits humains. Le groupe américain Freedom House décrit la Cisjordanie comme « non libre », avec une note de 25 sur 100 points.

L’opération de surveillance israélienne en Cisjordanie fait sans aucun doute partie des plus vastes de cette sorte dans le monde. Elle inclut la surveillance des médias, des réseaux sociaux et de la population dans son ensemble et elle produit maintenant la signature biométrique des Palestiniens de Cisjordanie. Cette opération de surveillance concurrence maintenant la régime chinois qui utilise de manière intensive la reconnaissance faciale et surveille l’activité des ses citoyens sur les réseaux sociaux.

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