Boycotter Israël est-il de la « haine » ?

| Joseph Levine pour New York Times |Traduction CG pour l’AURDIP |Tribunes

Les opposants au mouvement non-violent de Boycott, désinvestissement et sanctions sont impliqués dans une campagne de stigmatisation malhonnête.

Le débat sur le mouvement Boycott, désinvestissement et sanctions (B.D.S.) contre Israël a été l’un des plus conflictuel de la culture politique américaine depuis plus d’une décennie. Et maintenant, étant donné les événements tumultueux et mortels des derniers mois, il va probablement s’enflammer encore davantage.

Les victimes des manifestations en cours à Gaza, qui ont commencé en mars, continuent à s’accumuler ; près de 180 manifestants palestiniens, pour la plupart non armés, ont été tués par les forces israéliennes, et plus de 18000 blessés, selon les Nations Unies. Des dizaines de morts ont eu lieu à la mi-mai, lorsque les Etats-Unis ont pris la mesure provocatrice de déplacer leur ambassade à Jérusalem. Les tensions vont surement monter encore après la décision prise la semaine dernière par les Etats-Unis de mettre un terme aux subventions de plusieurs millions versées à l’agence des Nations Unies qui fournit de l’aide aux réfugiés palestiniens.

B.D.S. a commencé en 2005 en réponse à un appel de plus de 100 organisations de la société civile palestinienne, avec à l’esprit le mouvement fructueux contre l’apartheid d’Afrique du Sud. Le raisonnement était qu’Israël, par son occupation d’un demi-siècle des territoires palestiniens, méritait autant la condamnation internationale, jusqu’à ce que change sa politique vis-à-vis des droits politiques et civils palestiniens. B.D.S. appelle à ce que sa position de protestation non violente reste en vigueur jusqu’à ce que trois conditions soient remplies : qu’Israël mette fin à son occupation et à sa colonisation dans tous les pays arabes et démantèle le mur ; qu’Israël reconnaisse les droits fondamentaux de tous les citoyens arabo-palestiniens d’Israël en pleine égalité ; et qu’Israël respecte, protège et promeuve les droits des réfugiés palestiniens à retourner dans leurs foyers et dans leurs propriétés ainsi qu’il est stipulé dans la Résolution 194 des Nations Unies.

L’opposition à B.D.S. est répandue et forte. De manière alarmante, aux Etats-Unis, le soutien pour le mouvement est en passe de devenir illégal. A l’heure actuelle, 24 états ont émis une législation qui permet d’une certaine façon de punir ceux qui s’engagent ouvertement pour B.D.S., ou promeuvent le mouvement, et une législation analogue est en attente dans 12 autres états. Au niveau fédéral, une proposition de loi appelée Acte contre le boycott d’Israël criminaliserait l’adhésion à tout boycott d’Israël demandé par une agence internationale (comme les Nations Unies). La proposition a recueilli 57 parrainages au Sénat et 290 parrainages à la Chambre, et pourrait très bien être soumise bientôt au vote.

Ces lois constituent certainement des menaces contre la liberté d’expression — (un point de vue partagé par l’ACLU [l’Union américaine pour les libertés civiles]) . Mais je m’intéresse à un effet plus subtil d’une stratégie anti-BDS assez répandue : celle consistant à adopter la rhétorique de la résistance anti-Trump, qui s’oppose à l’influence grandissante des groupes de haine raciale, afin de stigmatiser B.D.S. comme un groupe haineux lui-même.

Dans mon état d’origine, le Massachusetts, par exemple, où une audience pour l’une des nombreuses lois fédérales visant à punir l’activité B.D.S. a eu lieu en juillet 2017, ceux qui témoignaient en faveur de la loi, ainsi que leurs supporters dans la tribune, portaient des signes disant « Pas de haine dans l’état de la Baie [le Massachusetts] ». Ils ont saisi toutes les opportunités pour comparer les supporters de B.D.S. aux militants de l’alt-droite [1] qui ont été récemment dynamisés par l’élection de Donald Trump. (Révélation complète : je soutiens fortement B.D.S. et je faisais partie de ceux qui témoignaient contre la proposition de loi.)

L’objectif de cette activité est de reléguer le mouvement B.D.S., et plus généralement le mouvement de solidarité avec la Palestine, dans la zone des enfers du discours public occupés par toutes les visions du monde intolérantes et associées à l’alt-droite. C’est une zone que le philosophe John Rawls qualifierait de « déraisonnable ». Mais dans mon esprit, c’est le mouvement anti-B.D.S. qui appartient à cette zone.

Il y a deux dimensions de la « raisonnabilité » qui sont pertinentes pour cette question spécifique : une qui s’applique prétendument à la campagne B.D.S. et une dont j’affirme qu’elle s’applique actuellement à la campagne anti-B.D.S. Rawls commence sa description du raisonnable par le postulat de ce qu’il appelle le « pluralisme raisonnable », un accompagnement inévitable du gouvernement démocratique contemporain. Les grandes sociétés démocratiques contiennent une multitude de groupes qui diffèrent dans ce que Rawls appelle leurs « doctrines globales » — des attitudes morales, religieuses ou philosophiques selon lesquelles les personnes structurent leurs vies. Ce qui rend une doctrine globale « raisonnable » est la bonne volonté de ceux qui vivent en accord avec elle de reconnaître les demandes légitimes des doctrines différentes, souvent opposées, pour accorder aux personnes qui les suivent une pleine participation en tant que citoyens et pour les considérer comme méritant le respect et un traitement égal. Nous pouvons appeler cette dimension de la raisonnabilité une question de tolérance.

La seconde dimension de la raisonnabilité est associée avec la notion de « raison publique ». Quand on défend sa position dans le cadre du processus de délibération démocratique dans une société caractérisée par le pluralisme raisonnable, quelles sortes de considérations sont-elles légitimes à présenter ? La contrainte de raison publique demande que les considérations en question apparaissent raisonnables à tous les détenteurs de doctrines globales raisonnables, et pas seulement à la sienne propre.

Par exemple quand on discute sur de possibles restrictions juridiques sur l’avortement, il n’est pas légitime dans une démocratie d’en appeler à des principes religieux qui ne sont pas partagés par toutes les parties légitimes du débat. Ainsi, alors que la question du foetus en tant que personne est en débat parmi les doctrines raisonnables, le statut des Afro-Américains, des femmes, des gays et des Juifs ne l’est pas. Rejeter leur statut comme membres à part entière de la société serait « déraisonnable ».

Un des principes essentiels du gouvernement démocratique est la liberté de pensée et d’expression et ceci s’étend à ce qui est déraisonnable ou intolérant aussi bien qu’à ce qui est raisonnable, aussi longtemps que sont observées certaines limites strictes sur l’incitation à la violence, la diffamation, etc. Pourtant, aux doctrines qui entrent sous le « chapiteau du raisonnable » est accordé, dans les institutions publiques et la société civile, un statut différent de celui des doctrines hors de ce chapiteau. Cela se reflète dans le genre de soutien ou de réprobation publics dont témoignent les représentants de l’état et des autres institutions de la société civile (par exemple des universités) vis-à-vis des doctrines ou des valeurs en question.

Pour le dire simplement, nous nous attendons à ce que tout ce qui est raisonnable bénéficie d’une audience équitable dans la sphère publique, même si beaucoup ne sont pas d’accord avec [telle ou telle doctrine spécifique].

D’un autre côté, bien que nous n’éliminions pas le déraisonnable, nous ne croyons pas en général qu’il ait droit à une audience vraiment équitable dans cette même sphère. Par exemple, après les rassemblements des suprémacistes blancs à Charlottesville, en Virginie, en août de l’an dernier, les étudiants de mon campus, l’université du Massachusetts, Amherst, ont été accueillis à l’automne par des pancartes placardées partout qui disaient « La Haine n’est pas chez elle à UMass ». Cela visait à faire savoir aux Richard Spencers de ce monde qu’il pouvait ne pas être correct ou légal de les empêcher de parler sur le campus, mais que leur message n’allait pas recevoir l’écoute respectueuse que reçoivent ceux à l’intérieur du chapiteau du raisonnable.

La base prétendue pour affirmer que les défenseurs de B.D.S. sont anti-sémites, et donc dignes seulement de dénonciation ou de punition, et pas de débat, est qu’à travers leurs trois objectifs listés dans leur manifeste ils expriment leur rejet du droit des Juifs à l’auto-détermination dans leur patrie. Cette idée a été émise sous une forme succincte par le sénateur Chuck Schumer à un colloque de politique du Comité américain des affaires publiques d’Israël (Aipac, American Israel Public Affairs Committee) en mars, où il a déclaré, « Appelons le mouvement B.D.S. ce qu’il est. Délégitimons ceux qui délégitiment en faisant savoir au monde que quand il y a un double standard, qu’ils le sachent ou non, ils participent activement à un mouvement anti-sémite ».

Les soutiens de B.D.S. sont « des délégitimeurs », selon Schumer, parce qu’ils n’accordent pas de légitimité au projet sioniste. Certains pourraient ergoter sur cette affirmation concernant les objectifs de B.D.S., mais je pense qu’il est juste de dire que le rejet de la légitimité du projet sioniste est assez répandue à l’intérieur du mouvement. Mais est-ce que cela constitue de l’antisémitisme ? Est-ce que cela les place hors du chapiteau du raisonnable ?

Justifier la condamnation du mouvement B.D.S. demande d’accepter deux affirmations extrêmement litigieuses : d’abord, que le droit à l’auto-détermination d’un groupe ethnique, religieux ou racial implique le droit de vivre dans un état qui confère un statut spécial aux membres de ce groupe — que c’est « leur état » dans le sens requis ; et ensuite que, pour ces objectifs, la Palestine compte comme patrie légitime des Juifs contemporains, par opposition aux anciens Judéens (j’ai argumenté explicitement contre la première affirmation ici.)

En ce qui concerne la deuxième affirmation, il me semble évident, et je parie que cela le sera à beaucoup d’autres s’ils prennent la peine d’y réfléchir, que ces revendications territoriales issues d’une connexion à un peuple qui y vivait il y a 2000 ans est extrêmement faible si on les met en regard des revendications de ceux qui y vivent actuellement et dont les ancêtres y ont vécu pour peut-être un millénaire et plus.

Souvenez-vous, il n’est pas nécessaire d’être d’accord avec moi et de rejeter ces deux principales affirmations pour que mon point soit valide. Tout ce qu’on doit reconnaître est que le droit en question n’est pas évident et est au moins ouvert à la discussion. Si une personne raisonnable peut voir que ce droit des Juifs à établir un état en Palestine est au moins ouvert à discussion, alors ce ne peut être un signe d’antisémitisme de le discuter ! Une fois que vous admettez la position B.D.S. sous le chapiteau du raisonnable, la réponse appropriée n’est pas, comme l’affirme le sénateur Schumer, de la « délégitimer », mais plutôt d’en débattre — s’engageant dans un argument, mené dans la sphère publique selon les règles de la raison publique.

Mais maintenant nous arrivons à mon second point principal — que c’est le camp anti-B.D.S. qui viole la raisonnabilité ; pas parce que c’est une expression d’intolérance (même si souvent il flirte avec l’islamophobie), mais parce qu’il viole les contraintes de la raison publique. A quel point l’argument en faveur de la légitimité du projet sioniste se détourne souvent des règles de la raison publique est parfaitement capturé par un autre extrait du discours de Mr. Schumer à l’Aipac.

« Maintenant, laissez-moi vous dire pourquoi —à mon avis, pourquoi nous n’avons pas la paix. C’est parce que le noeud de l’affaire est que trop de Palestiniens et trop d’Arabes ne veulent d’aucun état juif au Moyen-Orient », a-t-il déclaré. « Le point de vue des Palestiniens est simple : les Européens ont traité les Juifs très mal, ceci culminant avec l’Holocauste, et ils leur ont donné notre terre en compensation. Bien sûr, nous disons que c’est notre terre, la Torah le dit, mais ils ne croient pas à la Torah. Donc c’est la raison pour laquelle il n’y a pas de paix. Ils inventent d’autres raisons, mais ils ne croient pas en un état juif et c’est pourquoi, nous, aux Etats-Unis, nous devons défendre vigoureusement Israël contre vents et marées ».

Cette citation est vraiment assez remarquable, venant d’un des plus puissants législateurs de notre démocratie. Après avoir caractérisé assez bien une attitude parfaitement raisonnable qu’ont les Palestiniens à propos de qui est responsable pour l’Holocauste et qui doit payer des réparations pour cela, Mr. Schumer en appelle alors à la Torah pour justifier la revendication juive contre eux. Mais c’est un appel totalement illégitime en tant que forme de raison publique, qui ne diffère pas d’un appel à une doctrine religieuse quand on s’oppose à l’avortement. En fait, j’affirme que vous ne pourrez trouver, en faveur du prétendu droit d’établir un état juif en Palestine, aucun véritable argument qui ne soit pas coupable de briser ainsi les barrières du raisonnable.

Cela explique presque certainement pourquoi les opposants à B.D.S. se tournent maintenant vers la lourde main de l’état afin de criminaliser le soutien au mouvement. Dans une lutte équitable à l’intérieur de la raison publique, ils se trouveraient en effet « délégitimés ».

Joseph Levine est professeur de philosophie à l’université du Massachusetts, Amherst, et l’auteur de « Quality and Content : Essays on Consciousness, Representation and Modality ».Il est membre du conseil universitaire consultatif de Jewish Voice for Peace.

[1L’expression « alt-droite » désigne aux Etats-Unis les mouvances de l’extrême-droite « alternative », pas nécessairement affiliée à des partis reconnus.

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