BDS s’intègre en Italie

| Ester Garau and Stephanie Westbrook pour Mondoweiss | Traduction BP pour l’AURDIP |

Toute une série d’évènements en Italie durant le mois de mars nous montre que, en dépit des liens étroits entre le gouvernement et Israël, et des efforts récents pour couper court au débat sur la Palestine, le mouvement de boycott, désinvestissement et sanctions s’étend de plus en plus.

Mi-mars, une tournée de conférences avec Omar Barghouti, l’un des co-fondateurs du mouvement BDS, a rappelé quels étaient les buts et objectifs de la campagne, faisant salle comble dans les universités et institutions de Rome, Bologne et Turin.

Lors d’une initiative au Parlement, organisée par les députés pour la Paix, Barghouti a précisé les motifs et donné le détail des réussites du mouvement, et il a demandé à l’Italie, premier fournisseur d’armes d’Israël en Europe, à suspendre les projets qu’elle a en commun pour le commerce et la recherche militaires. Barghouti a aussi exhorté les députés à se joindre aux efforts pour suspendre l’accord commercial entre l’Union européenne et Israël. À propos du vote récent, ambigu, du Parlement italien sur la reconnaissance d’un État palestinien, et qui prête à tant d’interprétations qu’il a été salué à la fois par Israël et par l’Autorité palestinienne, Barghouti a expliqué que ce n’était pas tant le vote lui-même qui importait, mais ce qui allait venir après. « Si, par exemple, il est suivi d’une motion pour un embargo militaire, alors il devient plus qu’une mesure symbolique ».

Barghouti a également rencontré les dirigeants des syndicats des travailleurs de la métallurgie des trois confédérations nationales d’Italie, la FIOM-Cgil, qui a approuvé le BDS, la FIM-Cisl et l’UIM-Uil, représentant à elles trois plus de 500 000 travailleurs. Dans une déclaration commune, les syndicats reconnaissent que la campagne BDS « s’est avérée être la principale forme de lutte non violente pour mettre fin à l’occupation israélienne et aux violations persistantes du gouvernement israélien des droits humains du peuple palestinien ».

Dans une tentative visant à stimuler le débat sur le BDS, les organisateurs locaux ont cherché à faire venir des opposants pour le débat public de Barghouti, mais sans beaucoup de succès. Soit les personnalités pro-sionistes et les opposants au BDS n’ont pas répondu à la demande, soit ils ont refusé l’invitation.

À Turin, l’acteur et écrivain Moni Ovadia, qui soutient les boycotts économiques, a exprimé sa préoccupation sur l’exclusion des intellectuels et universitaires israéliens lors du débat sur les boycotts universitaires, via un message vidéo, à l’initiative organisée par le département de Culture, Politique et Société de l’université de Turin. Barghouti lui a répondu en expliquant que les boycotts universitaires visent les institutions et non les personnes, et que « rien dans l’appel BDS n’empêche l’échange des idées ».

À Rome, Fabio Nicolucci, auteur du livre La Gauche et Israël (La Sinistra e Israele), a accepté un débat, à l’université de Rome 3, organisé par le syndicat étudiant des élèves de troisième (Studenti alla Terza). Ceux qui espéraient que l’idée provoquerait un échange intellectuel ont été fortement déçus, Nicolucci n’a fait que survoler le thème du débat, tout en débitant des sujets de discussion sionistes éculés, renouant avec le « bon » sionisme de David Ben Gourion, « Nous devons expulser les Arabes et prendre leur place » et prétendant que l’apartheid n’existe pas en Israël puisque les « Arabes » votent. Traçant de nouveaux territoires, Nicolucci en est arrivé à déclarer que « peut-être, le problème se trouve à l’opposé, » que Palestiniens et Israéliens vivent « trop près », sans suffisamment de séparation « dans un si petit territoire ».

Pendant la session des questions et réponses, plusieurs participants dans l’assistance ont posé des questions sur les références de gauche de Nicolucci, tout comme à Barghouti.

Barghouti : « J’ai entendu le mot "gauche" tant de fois au cours de ce débat que je dois demander, comment dans ce pays le définit-on ? Mettons-nous d’accord sur un composant fondamental et essentiel, très basique, de la prétention d’être de gauche : est-ce que vous croyez que tout être humain mérite l’égalité des droits, oui ou non ? Quiconque prétend être de gauche ne peut défendre un ordre raciste dans lequel les non-juifs, les Palestiniens autochtones, sont privés de leurs droits ».

À Bologne, Barghouti a amené le BDS à l’hôtel de ville, s’exprimant lors d’une initiative dans le cadre de la Semaine contre l’apartheid israélien (IAW), organisée par Bologne BDS et AssoPace Palestine. Les initiatives de l’IAW à Bologne sont allées de la projection par la paroisse du film The Stones Cry Out (Les pierres crient) à un débat sur les efforts israéliens pour le pinkwashing (sionisme rose) au centre LGBT de Cassero (lesbiennes, gays, bisexuels et transgenres), ce qui démontre toute l’amplitude du mouvement.

Les mouvements étudiants et les groupes BDS locaux ont organisé des initiatives IAW dans huit villes à travers l’Italie.

Sur l’île de Sardaigne, après une année où l’on a vu des mouvements étudiants, des associations locales, des groupes de solidarité Palestine et des militants anti-guerre œuvrer pour soutenir les initiatives BDS et s’opposer aux exercices militaires israéliens, l’IAW a joué un rôle clé dans la ville de Cagliari, portant les mouvements étudiants locaux vers de nouveaux objectifs et réalisations. Les étudiants et militants locaux sont extrêmement préoccupés par le partenariat de l’université de Cagliari avec l’institut de technologie Technion-Israël, une université basée à Haïfa profondément impliquée dans le soutien à l’occupation et aux crimes de guerre israéliens, et dont la recherche et le développement sont principalement axés sur la technologie militaire.

Les mouvements étudiants et groupes sardes locaux, tels que CUA Casteddu - Collettivo Universitario Autonomo Casteddu, Sa Domu Studentato Occupato, Scida Giovunus Indipendentistas, Unica 2.0, Collettivo Studentesco Antonio Gramsci et Collettivo Furia Rossa, ont donc approuvé un boycott universitaire d’Israël et lancé une pétition en ligne, laquelle a recueilli plus de 1100 signatures en quelques semaines seulement. La pétition demande à l’université de Cagliari d’annuler toute coopération universitaire avec les institutions israéliennes et de s’abstenir de participer à toute forme de coopération universitaire et culturelle, de collaboration ou de projets communs avec toute université ou équivalent israéliens.

Les étudiants sardes sont déterminés à ne pas se rendre complices des massacres d’Israël dans Gaza, ni de son occupation, ni de son régime d’apartheid dans toute la Palestine. Ils ont insisté sur le fait que la coopération continue des universités sardes et italiennes avec les institutions d’enseignement supérieur israéliennes faisaient manifestement des universités italiennes des complices des crimes israéliens contre l’humanité.

Durant l’IAW de 2015, à l’université de Cagliari, organisée par l’Association pour l’amitié Sardaigne-Palestine et BDS Sardaigne, avec l’organisation étudiante Cua Casteddu, les journalistes Ben White et Frank Barat sont intervenus dans un débat médiatisé, fructueux et orienté vers l’action. Les deux orateurs invités ont donné aux étudiants et militants locaux l’occasion d’entendre parler des derniers développements dans le mouvement BDS et de ses nouvelles avancées importantes.

Et ceci, en dépit du fait que l’université de Cagliari avait tenté d’annuler l’initiative le jour même où elle se tenait. « Ils nous ont dit juste quelques heures avant que le débat prévu ne commence, que la salle n’était pas disponible pour des raisons "administratives" », dit un membre de Cua Casteddu. « Cette tentative pour réduire au silence la liberté de parole et d’expression des étudiants a pu échouer grâce à la détermination des étudiants eux-mêmes. En fait, nous avions décidé que l’initiative aurait lieu à l’université, de toute façon ».

Le débat avec White et Barat s’est déroulé sans surprise, avec une salle comble et particulièrement motivée.

White est intervenu sur l’apartheid israélien et la définition d’Israël en tant qu’ « État juif et démocratique ». « L’apartheid israélien est la propre version d’Israël d’un système qui a été universellement condamné », dit White au début de son intervention. « Si Israël aujourd’hui a une majorité juive parmi ses citoyens, c’est uniquement en raison de l’histoire et d’un nettoyage ethnique qui se poursuit. (…) Durant les premières années d’existence de l’État, trois lois ont été votées, qui attribuent un cadre d’apartheid, pas un cadre pour une démocratie mais pour une ethnocratie, ce sont la Loi du retour, la Loi sur la propriété des Absents, et la Loi sur la citoyenneté » dit White. En outre, il souligne que « BDS est une campagne antiraciste, anti-apartheid, qui cherche à mettre fin à l’impunité israélienne et à notre complicité institutionnelle ».

Barat a parlé, avec passion, du rôle clé joué par les mouvements et les actions populaires, et de « l’importance du fait qu’ils s’inspirent mutuellement ». « Je pense que pour nous, en Europe, afin de pouvoir être en capacité de réagir, nous devons d’abord comprendre que ce qu’il se passe en Palestine est une question mondiale, une question universelle. BDS nous aide à prendre conscience de cela, qu’il s’agit d’une question mondiale qui concerne chacune et chacun d’entre nous ». En outre, Barat note que la solidarité internationale avec les Palestiniens s’est amplifiée de façon significative, alors que la situation sur le terrain continue d’empirer. Ainsi, « Nous devons faire davantage, nous devons être plus radicaux (…) mais nous devons être optimistes… parce que, au bout du compte, c’est nous, tous ensemble, qui allons écrire l’histoire, pas seulement les gens soi-disant au pouvoir », dit Barat.

Les initiatives à Cagliari se sont poursuivies durant quatre jours de projections de films, au XIIe Festival annuel 2015 du film documentaire Al Ard.

Comme Barghouti l’a constaté aux dernières élections israéliennes, «  le masque est tombé ». Et les organisateurs en Italie profiteront de l’occasion pour pousser la campagne BDS et la solidarité Palestine vers de nouveaux domaines.