Ayant perdu l’espoir d’un changement, des militants et des universitaires de gauche de premier plan laissent Israël derrière eux

| Shany Littman pour Haaretz | Traduction CG pour l’AURDIP |

Ils ont fondé des mouvements anti-occupation et ont combattu pour l’âme de la société israélienne, mais finalement, ils ont décidé d’émigrer. Les nouveaux exilés racontent à Haaretz comment ils ont été harcelés et réduits au silence, jusqu’à ce qu’ils n’aient presque plus d’autre choix que de partir.


En décembre dernier, quand personne ne savait que le coronavirus rôdait dans les parages, Eitan Bronstein Aparicio, 60 ans, et sa compagne, Eléonore Merza, 40 ans, ont quitté Israël pour de bon. Ils sont tous deux bien connus dans les cercles de militants de gauche. Lui a fondé l’organisation Zochrot il y a quelque 20 ans, elle est anthropologue politique, et ils ont co-écrit un livre sur la Nakba (le mot arabe pour « catastrophe », ainsi que les Palestiniens appellent les événements entourant la fondation d’Israël). Idéologiquement, politiquement et professionnellement, Merza, française d’origine, fille d’une mère juive et d’un père circassien, ne pouvait tout simplement pas supporter la situation plus longtemps. Bien qu’elle ait été sur le point de se voir accorder le statut de résidente permanente en Israël, elle a trouvé un travail à Bruxelles et le couple y a déménagé, sans projet de retour.

Dans une conversation téléphonique avec Haaretz pendant le confinement pour cause de coronavirus en Belgique, Bronstein Aparicio dit qu’il trouve encore difficile de croire qu’il est parti. « Je vois cela comme une forme d’exil, un départ du centre d’Israël », explique-t-il.

Né en Argentine, Bronstein Aparicio a émigré en Israël avec ses parents quand il avait 5 ans, grandissant dans le kibboutz Bahan au centre d’Israël. « Mon nom a été changé de Claudio à Eitan – je porte la révolution sioniste avec moi », dit-il en riant. Il se décrit comme « un Israélien ordinaire », qui a fait son service militaire, comme tout le monde. Un processus personnel qu’il appelle « décolonisation de mon identité sioniste » l’a conduit à créer Zochrot (« Se souvenir » en hébreu) en 2001, une ONG qui vise à accroître la sensibilisation sur la Nakba et sur le droit au retour des Palestiniens auprès du public juif. Il a cinq enfants : trois d’entre eux vivent en Israël, un au Brésil et le plus jeune, un garçon qui a presque 4 ans, vit avec le couple à Bruxelles.

« Il y a un point pour lequel je suis complètement d’accord avec le déménagement — à savoir, le besoin de sauver mon fils du système d’éducation nationaliste et militariste d’Israël. Je suis heureux de l’avoir sorti de là », dit-il, ajoutant : « Les gens avec un profil politique similaire au mien ont le sentiment que nous avons été battus et que nous ne serons plus capables d’exercer une influence significative en Israël. En un sens profond, nous ne voyons pas à l’horizon une rénovation, une paix authentique ou une vie de qualité. Beaucoup de gens ont compris cela et ont cherché un autre endroit pour vivre. Il y a quelque chose d’assez insensé en Israël, donc le regarder à distance est au moins un peu plus sain. »

De fait, beaucoup de ceux qui ont appartenu à ce qui est appelé en Israël la gauche radicale ont quitté le pays au cours de la dernière décennie. Parmi eux figurent ceux qui ont consacré leur vie au militantisme, qui ont fondé des mouvements politiques et qui ont dirigé quelques-unes des organisations de gauche les plus importantes du pays : non seulement Zochrot, mais aussi B’Tselem, Breaking the Silence [Briser le Silence], Coalition of Women for Peace [Coalition des femmes pour la paix], 21st Year [21e année], Matzpen et d’autres. Ces personnes incluent des universitaires chevronnés — dont certains ont été exclus de leur travail à cause de leurs convictions et de leurs activités politiques – et également des personnalités culturelles ou des membres des professions libérales, qui sentaient qu’elles ne pouvaient plus exprimer sans peur leurs opinions en Israël. Beaucoup venaient du coeur de la gauche sioniste et se sont ensuite déplacés encore plus à gauche, ou ont observé l’état abandonner des principes qui étaient importants pour eux, au point qu’ils sentaient qu’ils n’avaient plus de place dans le discours public israélien.

Ils sont éparpillés dans le monde entier, essayant de construire de nouvelles vies avec moins de conflits intérieurs et extérieurs, très souvent par inquiétude pour l’avenir de leurs enfants. La plupart d’entre eux reculent à l’idée de s’appeler « exilés politiques », mais ils manifestent clairement que c’est l’opposition au gouvernement israélien qui les a poussés à partir, ou au moins à ne pas revenir. Certains ont refusé d’être interviewés, à cause d’un sentiment de malaise associé à leur départ et parce qu’ils ne veulent pas que leur acte privé devienne un modèle pour d’autres. Ceux qui ont parlé à Haaretz seraient les premiers à admettre qu’ils ont joui de privilèges qui leur ont permis de déménager dans un autre pays, aucun d’entre eux n’étant confronté à un avenir économique incertain ou à la perspective de devoir accepter un travail subalterne. Cependant, une claire note de douleur résonne dans toutes les conversations.

Parmi les noms bien connus ne vivant plus en Israël figurent la curatrice et théoricienne de l’art Ariella Azoulay et son compagnon, le philosophe Adi Ophir, qui était parmi les fondateurs de 21st Year, une organisation anti-occupation, et a refusé de servir dans l’armée à l’intérieur des territoires [oocupés] ; Anat Biletzki, une ancienne dirigeante de B’Tselem – Le Centre israélien d’information pour les droits humains dans les Territoires occupés ; Dana Golan, ancienne directrice générale du groupe anti-occupation Breaking the Silence ; l’urbaniste et architecte Haim Yacobi, qui a fondé Bimkom – Urbanistes pour planifier les droits ; le spécialiste de littérature Hannan Hever, cofondateur de 21st Year qui était actif dans Yesh Gvul ; Ilan Pappe, qui a été candidat pour le parti arabo-juif Hadash et membre du groupe des « nouveaux historiens », qui a quitté le pays il y a plus de dix ans et vit à Londres ; et Yonatan Shapira, un ancien pilote de l’armée de l’air israélienne qui a initié en 2003 la lettre des pilotes ayant refusé de participer à des attaques dans les territoires occupés et qui a pris part aux manifestations de flottilles vers la Bande de Gaza.

D’autres incluent le spécialiste de sciences politiques Neve Gordon, qui a dirigé Physicians for Human Rights [Médecins pour les droits humains] et a été actif dans le Ta’ayush Arab Jewish Partnership [Partenariat arabo-juif Ta’aysuh], un mouvement non violent, anti-occupation, pour l’égalité civique ; Yael Lerer, qui a aidé à fonder Balad, le parti politique nationaliste-arabe, ainsi que la maison d’édition (maintenant défunte) Andalus Publishing, qui traduisait la littérature arabe en hébreu ; Gila Svirsky, une fondatrice de la Coalition des Femmes pour la paix ; Jonathan Ben-Artzi, neveu de Sara Netanyahu, qui a été emprisonné en tout près de deux ans pour avoir refusé de servir dans l’armée israélienne ; Haim Bereshit, un militant BDS, qui a dirigé l’Ecole de médias et de cinéma du Sapir College à Sderot et a établi la cinémathèque de la ville ; Marcelo Svirsky, fondateur du groupe de coexistence arabo-juif Kol Aher BaGalil et cofondateur de l’école juive-arabe en Galilée ; et Ilana Bronstein, Niv Gal, Muhammad Jabali, Saar Sakali et Rozeen Bisharat, qui ont essayé de créer un établissement de loisirs et de culture palestino-juif dans le bar Anna Loulou à Jaffa (qui a fermé en janvier 2019).

Ces nouveaux « partants » rejoignent ceux qui sont partis il y a de nombreuses années pour des raisons politiques, comme Yigal Arens, un militant de Matzpen, fils de feu Moshe Arens qui fut longtemps ministre de la Défense ; les militants de Matzpen Moshe Machover, Akiva Orr et Shimon Tzabar, qui sont partis dans les années 1960 ; ainsi que les réalisateurs Eyal Sivan, Simone Bitton et Udi Aloni, qui sont partis dans les années 1980 et 90.

Le mot qui revient encore et encore quand on parle avec ces personnes est « désespoir ». Un désespoir qui s’infiltre, continuant durant des années.

« Je garde un vif souvenir de la période des Accords d’Oslo, de l’euphorie — que je partageais », dit Bronstein Aparicio. « Je me souviens des années où il y avait le sentiment que peut-être [le conflit] allait être résolu et que peut-être il y aurait la paix, mais ce sentiment n’a plus existé depuis longtemps. Nous sommes dans un état de désespoir constant qui continue à grandir. »

Alors, après de longues années de militantisme, tous les interviewés ont témoigné qu’ils avaient perdu l’espoir d’un changement politique en Israël. Beaucoup d’entre eux sont convaincus que si un changement se produit, cela ne viendra pas de l’intérieur d’Israël. « Je pense que cela pourrait venir principalement de l’extérieur », explique Bronstein Aparicio. « J’ai des espoirs avec BDS, qui est la seule chose importante qui arrive maintenant dans ce domaine. De ce point de vue, un exil politique comme celui-ci peut avoir un rôle significatif. »

Sentiment d’échec

Neve Gordon, 54 ans, a démarré son activité politique quand il avait 15 ans, en assistant à des manifestations de Peace Now [La Paix maintenant]. Il a été sérieusement blessé pendant son service militaire comme combattant parachutiste. Au moment de la première intifada (qui a commencé en décembre 1987), il était le premier directeur général de Physicians for Human Rights Israel [Médecins pour les droits humains Israël]. Il a ensuite été actif dans Ta’ayush, qui poursuit les pistes de la coopération entre juifs et Palestiniens, et il a fondé l’école judéo-arabe de Be’er Sheva. Pendant la deuxième intifada, il a fait partie du mouvement qui refusait de servir dans les forces de défense d’Israël.

Bien que son activité politique ait été étendue, Gordon est peut-être surtout connu du grand public israélien pour un article d’opinion qu’il a publié dans The Los Angeles Time en 2009, lorsqu’il était à la tête du département de sciences politiques et gouvernementales de l’université Ben-Gurion (BGU) à Be’er Sheva. Dans cet essai, Gordon a affirmé son soutien au mouvement de boycott et a appelé Israël un état d’apartheid. Un scandale international a explosé et la présidente de l’université de l’époque, Rivka Carmi, a déclaré que les « universitaires qui ont ce sentiment à propos de leur pays sont invités à se chercher un hébergement professionnel et personnel différent ».

Dans les années qui ont suivi, le département de Gordon à BGU est devenu la cible de campagnes systématiques par des organisations de droite, en particulier Im Tirtzu, qui a demandé sa fermeture à cause des opinions politiques de plusieurs de ses enseignants. En 2012, le ministre de l’Education Gideon Sa’ar (du Likoud) a appelé au renvoi de Gordon. A la fin de l’année, le Conseil de l’enseignement supérieur a recommandé que l’université envisage la fermeture du département de Gordon si certaines réformes n’étaient pas entreprises, mais sa décision a finalement été révoquée quelques mois plus tard après l’introduction de quelques changements.

Au cours de ces années tumultueuses, dit le professeur, il a reçu plusieurs menaces sur sa vie. Il y a trois ans et demi, lui et sa compagne, Catherine Rottenberg, qui dirigeait le programme d’études sur le genre à l’université, ont déménagé à Londres, ainsi que leurs deux fils, après avoir reçu tous deux des bourses de recherche de l’Union européenne. Gordon est maintenant professeur de droit international et de droits humains à l’université Queen Mary de Londres.

Ce ne sont pas les menaces sur sa vie qui l’ont poussé à partir, dit Gordon, ni le combat contre l’establishment de l’enseignement supérieur. A la fin, ce qui a fait pencher la balance, c’était l’inquiétude pour l’avenir de leurs enfants. « Je ne vois pas d’horizon politique et j’ai deux fils, avec tout ce que cela implique d’élever des fils en Israël. »

Et vous avez décroché un excellent emploi à Londres.

« C’est vrai, mais mon travail en Israël était meilleur, et de loin. J’aimais vraiment le département à Ben-Gurion, j’aimais les étudiants et aussi les collègues. Je sentais que j’y avais une communauté et cela a été très dur d’y renoncer. Même quand nous sommes allés à Londres, nous n’avions pas le projet d’y rester. Si nous avions été un jeune couple sans enfants, je ne suis pas sûr que nous serions restés. » Gordon ajoute : « Ce n’est pas la chose la plus facile, se lever et partir à l’âge de 50 ans et quelque. Il y a un sentiment d’échec personnel et d’échec d’un camp [politique]. »

Y-a-t-il eu un moment particulier où l’impossibilité de rester en Israël est devenue claire ?

« Ce n’était pas un moment unique. Au fil des années, nous avons ressenti un extrémisme croissant. Cela a atteint le point où nous nous sentions mal à l’aise d’emmener nos enfants à des manifestations, à cause de la violence. Le racisme au quotidien crée un lieu auquel je ne me sens pas appartenir. »

Le coup final, dit Gordon, est arrivé quand il a commencé à ressentir qu’il n’était plus possible de dénoncer librement la situation raciste dont il était témoin. « Le dialogue à l’intérieur d’Israël, qui était ouvert d’habitude et qui me rendait fier, a changé. Des choses que les gens comme moi épousent — le soutien pour le mouvement de boycott ou qualifier Israël d’état d’apartheid — sont devenues illégitimes », dit-il. « Et alors vous n’êtes déjà plus seulement hors du consensus, mais hors de la vraie discussion publique. Vous devenez une curiosité. Et alors vous vous dites : « Est-ce que j’ai besoin de cela ? »

Est-ce que le pays a changé, ou est-ce vous qui avez changé ?

« Pour être juste, le changement est sans aucun doute à la fois en moi et dans le pays. Je suis aussi passé par un certain processus. Ce que j’ai compris était que la solution ne peut être contenue dans le sionisme ».

Haim Yacobi, un collègue de Gordon à BGU, et ultérieurement le chef de son département de sciences politiques et gouvernementales, a aussi quitté Israël. Un des fondateurs de Bimkom, qui traite de questions d’égalité dans la planification spatiale et le logement en Israël, Yacobi, architecte de formation de 55 ans maintenant, a déménagé en Angleterre il y a trois ans avec sa compagne et leurs trois enfants, quand il a obtenu un poste de professeur à l’University College à Londres. Comme Gordon, il dit qu’il n’est pas parti à cause du harcèlement politique : « Si vous regardez la situation politique en Israël bien en face, en plus du projet colonial en Cisjordanie et du fait qu’Israël devient un état d’apartheid, alors la question qui se pose est ce que je veux pour moi-même et pour mes enfants. »

Il ajoute : « Pour des gens comme moi — dont le travail est critique et politique et qui ont aussi été impliqués comme militants — la politique de l’espoir ou du désespoir est d’une très lourde importance », dit-il. « Emigrer à mon âge et avec mon statut, c’est dire : Je suis désespéré, je ne vois aucun espoir. Cela provient de mon analyse politique, basée sur la manière dont je vois un état et une société justes. Ce n’est pas une décision qui est prise en une nuit. Nous ne sommes pas partis d’Israël à cause du prix du fromage. Nous étions exactement au stade où les bons bourgeois commencent à voir les fruits de leurs travaux et je pense que j’avais un grand succès dans ce que je faisais en Israël. C’est très effrayant d’émigrer à un âge avancé et de vous réinventer. »

Yacobi note que beaucoup de ses collègues en Israël, même au sein de la gauche radicale, ont considéré son départ comme une trahison. Cette réaction était une surprise, mais ne l’a pas fait changer d’avis. « La motivation pour établir Bimkom était ma conviction que le changement était possible. Je suis moins naïf maintenant », dit-il, ajoutant que la violence politique en Israël l’a conduit à se rendre compte que partir était la seule option pour lui.

Bien que Yacobi dise qu’il s’est senti apprécié dans le monde universitaire israélien, il est d’accord pour admettre que la liberté académique dans le pays s’est dégradée. « Je pense que des forces très problématiques, politiquement, sont entrées et sont effectivement devenues la police du monde académique », dit-il.

De Bar-Ilan à Brown

Effectivement, une des choses perturbantes qui ont émergé des conversations avec les universitaires qui vivent et travaillent à l’étranger maintenant est la contribution décisive des institutions israéliennes d’enseignement supérieur pour évincer les universitaires qui épousent une attitude politique de gauche radicale. Le processus n’a pas toujours été flagrant et même quand il l’était, quelques-uns des interviewés ont refusé catégoriquement de parler de ce qu’ils ont subi, de crainte que leurs anciennes universités ne réagissent en essayant de nuire à leurs réputations professionnelles.

Un cas clair, qui a été largement discuté, a été le refus de l’université Bar-Ilan, début 2011, d’accorder la titularisation et une promotion à Ariella Azoulay, qui avait enseigné pendant 11 ans dans cette institution. Dr. Azoulay, 58 ans, une spécialiste de culture visuelle, curatrice, réalisatrice de films documentaires qui fait partie des penseurs interdisciplinaires les plus influents d’Israël a été engagée par Bar-Ilan cinq ans après l’assassinat d’Yitzhak Rabin, alors que l’université avait un problème d’image. C’était un acte doté d’un arôme pluraliste : employer une enseignante avec des opinions de gauche bien connues dans une université avec une orientation religieuse et de droite où l’assassin du Premier ministre avait été étudiant. Une décennie plus tard, en pleine ère Netanyahu, alors que les organisations de droite compilaient des listes noires d’universitaires critiquant Israël, l’approche radicale d’Azoulay faisait apparemment moins bien l’affaire pour les dirigeants de l’université.

A la large protestation de professeurs d’université qui ont exprimé leur inquiétude qu’Azoulay soit victime de persécution politique, l’université Bar-Ilan a répondu que ses considérations avaient été strictement professionnelles. Pourtant, les réalisations d’Azoulay ont été suffisantes pour qu’elle obtienne une offre d’emploi de l’université Brown à Providence, Rhode Island – une université de la Ivy League avec la réputation d’être une des plus remarquables institutions d’enseignement supérieur.

Un an et demi après le refus de sa titularisation, Azoulay a quitté le pays avec son compagnon Adi Ophir, un spécialiste de philosophie enseignant à l’université de Tel Aviv, et une figure majeure de la gauche israélienne. Le professeur Ophir avait 61 ans à l’époque ; Azoulay en avait 51. L’offre qu’elle a reçue de Brown incluait une position d’enseignant pour lui aussi. Pendant les sept dernières années, ils ont vécu tous deux à Providence, enseignant, effectuant des recherches et écrivant des livres qui jouissent d’un impressionnant succès international.

Ophir se méfie du terme « exilés politiques ». « Des décisions de cette sorte sont une combinaison de nombreuses choses », dit-il dans une conversation Zoom depuis Rhode Island. « Le traumatisme de l’éviction [d’Azoulay] de Bar-Ilan en a été une partie importante. Avant cela, nous n’avions jamais cherché des opportunités d’emploi à l’étranger. C’est seulement quand il est devenu clair qu’ils allaient la chasser pour des raisons politiques. Et aussi la façon dont le renvoi a été reçu par les collègues universitaires — il y a eu une lettre respectable de soutien, mais c’était tout. Les autres universités ne se sont pas portées volontaires pour la recruter. »

« Mais là encore, si elle n’avait pas reçu cette offre de travail incroyable [à Brown], il est possible que nous n’aurions pas eu la détermination ou l’énergie d’entreprendre un tel changement dramatique. Le fait politique le plus significatif est que depuis que nous sommes arrivés ici, nous n’avons pas envisagé de retourner [en Israël]. Du moment qu’une vie pleine est devenue possible dans un endroit différent, les compromis politiques et moraux que la vie en Israël implique sont devenus intolérables. »

Est-ce que ce qui est arrivé à Azoulay est typique de ce qui se passe dans les universités et les collèges israéliens aujourd’hui ?

Ophir : « Un fossé s’est ouvert au début de la deuxième intifada [en 2000]. Nous nous sommes vus devenir de plus en plus anathèmes. Je n’ai jamais été persécuté à l’université de Tel Aviv, mais il y a ce sentiment constant de quelque chose qui grandissait tout autour, une sorte d’incrustation et cela signifiait : ce sont les bornes, vous ne pouvez pas les franchir, ces idées ne peuvent être exprimées maintenant, vous ne pouvez traiter ces choses. Parce que si quelqu’un les traite, il n’est pas clair si son doctorat sera approuvé, ou si son article sera accepté ou si ses étudiants recevront des bourses. Dans mon cas, au moins, tout était très mineur, mais il y avait un sentiment croissant que nous n’étions simplement plus voulus à cet endroit. »

De loin, il continue : « J’ai commencé à voir des choses que je ne voyais pas de là-bas. En Israël, j’avais beaucoup de réserves sur BDS. J’y pensais du point de vue de mon activité académique et je continuais à essayer de passer à travers les gouttes, en fait : reconnaître la légitimité du mouvement de boycott sans accepter sa formulation radicale. Mais j’en suis venu à comprendre que ce que j’essayais de faire était de me protéger, moi et mon espace dans le monde académique ».

Ophir n’a pas toujours été dans cette zone de conscience. Il a grandi dans un foyer révisionniste de droite avant de devenir un membre dévoué du mouvement de jeunesse socialiste sioniste Hamahanot Ha’olim. En 1987, il a co-fondé 21st Year avec Hannan Hever, qui est devenu professeur de littérature hébraïque à l’Université hébraïque de Jérusalem et vit maintenant aux Etats-Unis. Leur groupe était un mouvement de protestation qui appelait au refus de servir dans l’armée à l’intérieur des territoires [occupés] et au boycott des produits fabriqués dans les colonies.

« Hannan et moi parlions à l’époque du refus de servir dans l’armée en termes d’épanouissement personnel », raconte-t-il. « Nous pensions que l’engagement personnel à l’Etat d’Israël devait s’exprimer dans un refus de servir dans les territoires. J’étais totalement sioniste. Il m’a fallu plus de temps pour comprendre ce que cela signifie d’être un sioniste. »

Ophir ne nie pas que le pays dans lequel il vit, les Etats-Unis, est responsable de maux horribles. « En ce sens, les Etats-Unis sont un endroit terrible et depuis l’élection de Trump, c’est devenu encore plus terrible », dit-il. « Mais quand vous vous opposez au régime aux Etats-Unis, vous n’êtes pas seul. Vous faites partie d’une large masse de personnes, active et créative. Je peux en parler avec les étudiants dans une liberté absolue. Dans mes dernières années en Israël, j’ai ressenti que quand je parlais politique à l’université, j’étais regardé comme un OVNI. »

Vous sentez-vous aussi moins seul par rapport à vos opinions sur Israël ?

« Pour la majorité de mes collègues, Israël est une cause perdue. Et la plupart du temps, je suis d’accord avec eux. Un exilé politique est quelqu’un dont la vie est restée dans l’endroit qu’il a laissé et dont la vie dans le nouvel endroit porte la marque de ce contexte. Je ne ressens pas cela. Je ressens beaucoup de peine avec un sens profond d’inutilité. De temps en temps je fais encore quelque chose sur le campus, de petites choses. Ce sont mes « obligations de réserviste ». Mais le centre de mon attention et de mon intérêt n’est plus là. Le monde entier va de pire en pire, peut-être vers sa fin. Le projet colonial sioniste est un minuscule phénomène au milieu ».

Il continue : « Cela a été un long processus de séparation. Ma mère est morte après de nombreuses années de démence. La séparation d’avec elle a duré 15 ans. La séparation d’avec Israël ressemble un peu à cela. Israël est quelque chose qui devient étranger et lointain. Dans une large mesure j’ai remplacé mon intérêt pour l’Israël politique par un intérêt croissant pour la pensée et l’histoire juives. Je me suis trouvé une petite parcelle qui remplace la maison de Tel Aviv. J’aime être un juif de la Diaspora. »

Est-ce qu’il y a eu des gens qui ont pensé que vous abandonniez le navire ?

« Oui — beaucoup, je pense. Certains l’ont dit ouvertement. J’ai pensé qu’ils devraient partir, eux aussi. Mais c’est facile à dire : tout le monde n’a pas un parachute doré pour se réinstaller. Il y a évidemment un élément égoïste dans ce que nous avons fait. »

Est-ce qu’il y a des choses qui vous manquent à propos d’ Israël ?

« L’houmous ? » Ophir rit. « Je plaisante. Mes enfants et mes petits-enfants me manquent. Beaucoup. Parfois Tel Aviv me manque. Parfois voyager à travers le pays me manque — aller dans le désert en hiver. Mais il y a peu d’endroit que je traverserais aujourd’hui sans ressentir que je marche sur la terre de quelqu’un d’autre ».

Ariella Azoulay a refusé d’être interviewée, mais elle a envoyé une déclaration : « Je n’ai pas confiance dans la presse et je ne veux pas être représentée par elle ; je soutiens le boycott et je n’ai aucun intérêt à être interviewée pour un journal sioniste. Ce que j’ai à dire sur le fait que je suis née pour être une « Israélienne » en tant que forme de contrôle de l’état sur le corps et l’esprit de ses sujets et citoyens, et sur mon refus de m’identifier à la catégorie « Israéliens », je l’ai écrit dans l’introduction de mon nouveau livre et je n’ai rien à y ajouter. »

« Et en plus, l’émigration issue d’un sentiment de l’impossibilité de vivre à l’endroit où vous êtes né, parce que vous servez à maintenir à l’écart ceux qui en ont été expulsés, est douloureuse et je n’ai pas d’intérêt à partager cette peine avec un public sioniste qui nie la peine et la perte que l’Etat d’Israël a infligées et continue d’infliger, avant tout à ses résidents palestiniens et d’une manière différente à ses citoyens juifs ». (Le livre le plus récent d’Azoulay est : Potential History : Unlearning Imperialism [Histoire potentielle : désapprendre l’impérialisme], publié l’an dernier).

Une fois suffit

Hagar Kotef, 43 ans, s’est retrouvée dans une situation encore plus perturbante par rapport à une université israélienne. Dr. Kotef, qui était active à Machsom Watch et dans d’autres mouvements de gauche, a terminé ses études doctorales à l’université de Tel Aviv et à l’université de Californie à Berkeley. En 2012, elle a eu l’opportunité de revenir en Israël dans le cadre d’un plan pour intégrer les universitaires de retour. On lui a offert une position d’enseignante au sein d’un programme prestigieux dans l’une des universités du pays.

Le soir précédant l’approbation de son contrat, une ONG de droite a lancé une campagne contre son embauche par l’université. En conséquence, le recteur a refusé de signer son contrat et l’université a mis en avant de nouvelles conditions pour le recrutement, en particulier elle lui a demandé de signer un engagement relatif à son activité politique : on exigeait de Kotef qu’elle n’entreprenne ni n’assiste à aucune manifestation, qu’elle ne signe pas de pétitions et ne parle pas publiquement —ou dans ses cours — d’un sujet quelconque qui ne soit pas lié à ses recherches académiques.

C’était l’été 2014. Quand l’opération « Bordure protectrice » a démarré dans la Bande de Gaza, Kotef a signé une pétition sur Internet appelant Israël à négocier avec le Hamas. Quelques minutes plus tard, elle a reçu un appel téléphonique de l’université l’informant que son recrutement était résilié.
Kotef a porté le cas au tribunal du travail et a été réembauchée. « J’ai commencé à travailler, mais mon contrat de travail n’est jamais arrivé. »

Kotef et son compagnon, physicien et spécialiste du cerveau, ont commencé à chercher des emplois en Angleterre. « Il était clair que rester là [à l’université] n’était pas une option et aussi que je ne trouverais pas de position où que ce soit ailleurs en Israël », dit-elle.

Kotef a trouvé plus tard un emploi comme maîtresse de conférences en politique et théorie politique à l’Ecole d’études orientales et africaines de l’université de Londres. Après y avoir enseigné un semestre, elle et sa famille quittèrent Israël de manière permanente : « La combinaison de ce qui était arrivé à l’université, la guerre, la violence dans les rues, la peur de s’exprimer, le racisme et la haine m’ont simplement brisée ».

Aujourd’hui, six ans plus tard, Kotef est encore clairement ébranlée par les souvenirs de cette période. « L’exil est un concept trop chargé : je ne me catégorise pas comme une exilée politique, parce qu’au total, nous sommes partis pour un bon travail et un bon endroit. Mais en même temps nous ne sommes pas partis par choix et ce n’était pas un simple déménagement. « Kotef admet franchement qu’elle n’a pas trouvé un moyen de continuer son activité politique à Londres.

« Je ne suis pas capable d’être une militante [à propos d’Israël ou d’autres questions] ici », ajoute-t-elle. « Il y a quelques années, mon compagnon m’a réprimandée parce que je suis allée à une manifestation : ‘Nous avons déjà été expulsés d’un pays à cause de toi, nous ne voulons pas être expulsés d’un autre’ ».

Est-ce que vous vous êtes sentie coupable d’être partie ?

Kotef : « Non. J’ai perdu l’espoir qu’il est possible de changer les choses de l’intérieur, donc je ne pense pas que je pourrais faire quelque chose si j’étais [en Israël]. Si quoi que ce soit, je me sens coupable vis-à-vis de ma famille, de mes parents qui ont été séparés de leurs petites-filles et vis-à-vis de mes filles, que j’ai emmenées ici. Parfois je regarde autour de moi et je me dis que c’est heureux que nous ne soyons pas en Israël ; et parfois il y a un sentiment de perte. Londres est une cité cosmopolite mais il y a encore une haine des minorités ici, que le Brexit a mise intensément à jour et nous serons toujours des étrangers ici.

Mais je préfère vivre et élever des enfants à un endroit où mon caractère d’étrangère engendre de l’antagonisme plutôt qu’à un endroit où je fais partie du côté qui est raciste vis-à-vis de l’autre. Il y a des moments où je me demande ce que nous avons fait, mais je ne pense pas que c’était réellement notre choix. »

Un endroit dangereux

« Je n’avais pas un travail universitaire en guise de parachute doré comme quelques autres ont eu », dit Yael Lerer, 53 ans, traductrice et éditrice qui était à l’origine de tentatives pour rapprocher Israéliens et Palestiniens d’un point de vue civil et culturel. Lerer, qui a déménagé à Paris en 2008, était une militante importante à Equality Alliance, un mouvement politique arabo-juif, dont a émergé Balad (un acronyme pour l’Alliance nationale démocratique), servant plus tard de porte-parole du parti, assistante parlementaire d’Azmi Bishara, membre de la Knesset, et directrice de campagne pour la première élection de Balad. Elle a fondé Andalus Publishing en 2001.

Bien que Lerer ait vécu à Paris depuis plus d’une décennie, elle dit qu’elle a l’impression de n’avoir jamais quitté Israël. « Je vais et je viens. Je ne me suis pas coupée d’Israël. C’est juste que ma vie quotidienne est devenue plus agréable. Mes amis français se plaignent du racisme dans ce pays, mais nous parlons d’une échelle complètement différente d’Israël. »

La persécution politique dont elle a fait l’expérience en Israël rend aussi difficile pour elle de trouver du travail en France ; pour joindre les deux bouts, elle doit augmenter ses revenus venant de la traduction et de l’édition en travaillant dans l’immobilier (« que je déteste vraiment »). « Il y a des projets qui m’intéressent mais qu’ils ne me laissent pas faire, parce que quand on me google en France, la première chose qui apparaît est que je suis une de ces Israéliennes qui ont forgé une alliance avec les terroristes », dit-elle. « Il y a eu des incitations au meurtre contre moi et j’ai été diffamée. On m’a offert un travail à la télévision, mais quelqu’un a mis son veto, parce qu’ils ne voulaient pas avoir des ennuis avec la communauté juive. Des instituts de recherche qui m’ont approchée ont aussi reculé à la dernière minute pour la même raison. Donc je peux travailler principalement dans des choses où je ne suis pas honnête [sur qui je suis]. »

En 2013, Lerer est retournée en Israël pour un temps et a été candidate à la Knesset pour Balad, à la 12e (et non réaliste) place sur sa liste. En prenant part à une table ronde avant l’élection au Netanya Academic College, elle a été la cible d’une attaque violente de gens de droite. Les autres participants de la table ronde ne sont pas venus à sa défense, dit-elle.

« C’était presque du lynchage », se souvient-elle. « C’était heureux qu’il y ait eu des agents de sécurité. J’avais toujours pensé que même si je recevais des messages de haine et des menaces de meurtre, ce serait seulement sur le web, mais que dans la vie réelle personne ne me ferait quelque chose de vraiment mal. Brusquement, j’ai compris que je ne pouvais plus compter sur cela. J’ai compris qu’Israël était devenu un endroit dangereux pour moi. »

Le meilleur moment pour émigrer

Rozeen Bisharat et Saar Székely, qui sont partenaires dans la vie, ont désespéré d’Israël à un plus jeune âge que les autres interviewés, mais même ainsi, ils ont pensé qu’ils devaient partir vite. « Le meilleur moment pour émigrer est au début de vos vingt ans », dit Székely. « Mais j’en avais déjà 33 et Rozeen avait 32 ans, et nous avions le sentiment qu’une minute plus tard il serait trop tard. »

Székely, qui est juif, et Bisharat, qui est palestinienne, faisaient partie des propriétaires du bar Anna Loulou à Jaffa, et ils ont été des militants politiques de différentes manières. Bisharat a été impliquée dans l’organisation étudiante de Hadash, et pendant les manifestations pour la justice sociale à l’été 2011, elle a érigé une « Tente 48 » sur le boulevard Rothschild à Tel Aviv, essayant de susciter simultanément une prise de conscience sur la Nakba. Székely a milité au moyen de performances artistiques de nature politique. Ils ont quitté Israël il y a deux ans et demi.

Ce qui a provoqué leur départ a été la question de décider s’il était possible d’effectuer un changement. « Quand vous essayez d’exercer une influence ou de changer l’opinion publique, cela dépend du fait que vous croyez ou non qu’il est encore possible de changer les choses », dit Székely. « C’est une question d’optimisme – et c’est ce dont nous avons manqué dans la période avant cela ».

L’espoir s’est évaporé pour Bisharat après que le mouvement de protestation s’est terminé et a été sévèrement écrasé pendant la guerre de Gaza de 2014.

« Pendant des années j’ai pensé qu’il était possible d’engendrer un changement dans la société israélienne, d’apporter aux gens des contenus auxquels ils n’avaient pas été exposés », dit-elle. « Mais avoir une opinion différente a commencé à être considéré comme de la trahison. Automatiquement si vous n’êtes pas d’accord avec la voie de l’Etat, vous êtes un traitre. Et à moi, en tant que Palestinienne, on disait : « Tu ne l’aimes pas ? Va à Gaza. » Il n’y a personne avec qui avoir une discussion. Même pas à Tel Aviv. Une partie de mon départ a été un désir de me libérer de mon rôle de « Palestinienne à Tel Aviv ». A Berlin, je suis du Moyen Orient ou d’une partie du monde arabe. Je ne suis pas un gadget comme je l’étais à Tel Aviv, mais une parmi des centaines de milliers d’autres étrangers. Berlin me donne accès au monde arabe, je peux rencontrer des Syriens, des Egyptiens et des Libanais, je peux être moyen-orientale. Tel Aviv aujourd’hui est bien plus blanc et européen que Berlin. Mon véritable exil culturel était en Israël. »