Anatomie d’un scandale : dénouer le mythe de « zones sans Juifs » à l’Université de Californie de Berkeley

La controverse fabriquée autour de l’action d’un groupe d’étudiants souligne les dangers de tentatives juridiques visant à confondre antisionisme et antisémitisme.


La controverse a récemment éclaté à la faculté de droit de l’Université de Californie à Berkeley alors que des étudiants, des membres de l’administration et des militants sans affiliation débattaient des relations entre l’antisémitisme et l’antisionisme. Fin août, les Étudiants en Droit pour la Justice en Palestine (LSJP), un groupe d’étudiants de la faculté de droit de Berkeley avait lancé une campagne incitant d’autres groupes de la faculté de droit à adopter un engagement antisioniste dans leurs règlements. Ces actions militantes ont provoqué un violent retour de bâton, principalement au sujet de la disposition appelant les groupes à ne pas inviter d’intervenants pro israéliens.

L’administration de l’université a été prompte à répondre à cet engagement, adopté par huit autres groupes avec LSJP. Le recteur de la faculté de droit, Erwin Chemeinsky, a écrit aux dirigeants de toutes les organisations étudiantes en faisant part de sa préoccupation : il avertissait alors d’une menace sur la « liberté d’expression » en notant que « distinguer l’État d’Israël par une condamnation particulière ou mettre en question la légitimité même de son existence, est considéré par de nombreux étudiants juifs comme une forme d’antisémitisme ».

Fâchés de la référence du recteur à l’antisémitisme, qu’ils voyaient comme illégitime, les membres de LSJP en ont rajouté sur l’engagement, par une longue lettre expliquant leur position. Une autre lettre signée par « Les Juifs antisionistes de la Fac de droit de Berkeley » a été publiée en soutien à l’engagement de LSJP, contestant l’accusation d’antisémitisme.

De tels débats sont depuis longtemps une constante de la vie universitaire américaine - y compris à Berkeley – et sont devenus incroyablement ordinaires dans les années récentes dans le cadre de la recherche par les groupes étudiants de gauche de formes de solidarité plus actives avec les Palestiniens. A leur tour, les organisations sionistes ont répondu en montant des défenses juridiques et politiques considérables d’Israël et des étudiants pro-israéliens sur les campus, qui comportaient souvent des accusations incendiaires et des coups politiques qui détournaient l’attention de la question qui avait lancé le débat à l’origine. La situation actuelle à Berkeley ne fait pas exception.

Après l’échange de lettres à la fin de l’été, la controverse semblait éteinte. Pendant plus d’un mois, il n’y a pratiquement pas eu de couverture médiatique des nouveaux règlements étudiants. Mais ce calme relatif a été suspendu lorsque, le 28 septembre, le Jewish Journal (Magazine juif) a publié une tribune de Kenneth Marcus, un ancien étudiant en droit de Berkeley défenseur d’Israël, sous le titre « Berkeley met en place des zones sans Juifs » accusant l’adoption du nouveau règlement d’être tout simplement antisémite.

“Les étudiants devraient avoir honte d’eux-mêmes » écrivait Marcus. « De même que les adultes qui restent calmes ou murmurent docilement sur la liberté d’expression tandis que les espaces de l’université deviennent, comme les appelaient les Nazis, judenfrei, sans Juifs ». Pourtant, l’engagement ne mentionne pas les Juifs ou le judaïsme, pas plus qu’il n’exclue que des étudiants pro-israéliens rejoignent des groupes ou assistent à des événements organisés par les militants propalestiniens.

La tempête médiatique a été prompte et féroce, s’alignant sans hésitation sur la ligne de Marcus. Dans les jours qui ont suivi la publication de cette tribune, Marcus est apparu sur Fox News et a insisté, tandis que des écrivains conservateurs faisaient écho à ses accusations d’antisémitisme éhonté dans Newsweek et la National Review. Le tabloïd israélien de droite, Israel Hayom a consacré la une à l’affaire, sous le titre « Campus de la haine ».

Mais l’indignation s’est étendue au-delà des médias. Barbara Streisand a tweeté en réponse à l’article de Marcus : « Quand l’antisionisme se fond-il plus largement dans l’antisémitisme ? » Des dizaines de groupes juifs américains en ont appelé à Berkeley pour que soient prises “toutes les mesures légales et nécessaires » pour empêcher des groupes d’étudiants de faire de la discrimination envers des Juifs sur la base de quelque aspect que ce soit de leur identité juive, leur sionisme compris. Richie Torres, par ailleurs membre progressiste des Démocrates au Congrès, représentant du Bronx, s’est exprimé dans un panel du Congrès sur cette controverse, la citant comme « exemple de la façon dont l’antisionisme en politique se transforme en antisémitisme en pratique ».

Dans le sillage d’histoires semblables sur d’autres campus étatsuniens, l’épisode de Berkeley illustre d’autant plus clairement comment les acteurs pro-israéliens transforment des controverses locales en débats juridiques publics de manière à faire avancer leur programme idéologique. Le magazine + 972 s’est adressé au LSJP et à huit autres groupes signataires de l’engagement pour avoir leur commentaire mais n’a pas obtenu de réponse.

Un terrain préparé

L’allure familière de cette histoire doit beaucoup à la structure de l’environnement des campus, selon Dylan Saba, un avocat de l’équipe de Palestine Legal, une organisation à but non lucratif qui défend les droits civils et constitutionnels des activistes palestiniens. D’un côté, a-t-il dit au magazine + 972, « les campus sont des lieux d’activité politiques en développement rapide et multiple ». Les universités sont cependant « dépendantes de (donateurs et d’anciens étudiants) pour leur viabilité financière » a ajouté Saba, la combinaison de l’activisme d’étudiants de gauche et des contraintes institutionnelles et financières créant une « poudrière ».

Saba, qui était membre de LSJP lorsqu’il était étudiant à Berkeley, a remarqué que les universités ont longtemps été un bastion de l’activisme de gauche, depuis les événements de « mai 68 » en France jusqu’au mouvement de boycott de l’apartheid en Afrique du Sud. Tandis que les jeunes Américains, dont les jeunes Juifs américains, étaient de plus en plus déçus par Israël et par le sionisme et soutenaient plus fortement la libération palestinienne, le débat sur Israël-Palestine sur les campus étatsuniens a pris un tour nouveau.

Mais si l’on regarde de plus près le cas de Berkeley, il révèle des dynamiques sous-jacentes cruciales dans l’explication de la fréquence et du côté explosif de ces controverses en milieu universitaire. Au cours de la décennie écoulée, des acteurs de droite ont de plus en plus essayé - parfois avec succès, de codifier dans la loi l’inséparabilité du sionisme et du judaïsme, de sorte que l’antisionisme soit automatiquement tenu pour antisémite.

Kenneth Marcus, dont l’éditorial du Journal Juif a ravivé la controverse à Berkeley, a joué un rôle clef dans cette transformation juridique. En 2012, il a fondé, et en est devenu le président, le Centre Louis D. Brandeis pour les Droits de l’Homme en vertu de la Loi, organisation à but non lucratif de défense juridique qui croit que « le principal défi en matière de droits civils et humains auquel font face les Juifs d’Amérique du Nord, c’est la résurgence du problème de l’antisémitisme et de l’anti-israélisme sur les campus ». Une grande partie du travail de Marcus s’est focalisée sur des incidents découlant de disputes sur l’organisation et l’enseignement d’antisionistes sur le campus – travail qu’il a poursuivi au niveau fédéral quand le président Donald Trump l’a propulsé à la tête du Bureau des Droits Civils (OCR) au Département de l’Éducation.

En tant que chef de l’OCR, Marcus a été le fer de lance d’une démarche pour rouvrir une affaire juridique classée contre l’université de Rutgers, qui avait été accusée de discrimination antisémite selon la définition controversée de l’antisémitisme produite par l’Alliance Internationale du Souvenir de l’Holocauste (IHRA), organisation intergouvernementale dédiée à l’enseignement, la recherche et le souvenir de l’Holocauste. Marcus a par ailleurs cherché à mettre fin à la récolte de données sur la race dans les écoles maternelles tout en étendant la recherche de données sur la discrimination religieuse. Alors qu’il était au gouvernement, Marcus a fait l’objet d’une enquête – à la suite d’une plainte déposée par Palestine Legal – pour violation des protocoles de l’OCR.

La focalisation unique de Marcus sur Israël et l’antisionisme a atteint son zénith quand Trump a signé en décembre 2018 le « Décret sur la Lutte Contre l’Antisémitisme » qui a été analysé de la même façon par les analystes de gauche et de droite comme ciblant prioritairement l’antisionisme sur les campus universitaires sous le couvert de la loi anti-discrimination. Marcus a été amplement considéré comme ayant jeté les bases du décret, et l’OCR a ensuite catalogué « l’administration de l’Ordre Exécutif historique du président Trump sur la Lutte contre l’Antisémitisme grâce à une application rigoureuse » comme l’une des principales réalisations de son mandat.

Saba, de Palestine Legal a dit à +972 que la loi anti-discrimination n’a pas pour but d’englober des positions politiques telles que le sionisme. A la différence de la race, le sexe ou l’orientation sexuelle, le « sionisme n’est pas une catégorie protégée. Être sioniste ne vous donne pas le droit à l’absence de critique », a-t-il dit. Mais les démarches juridiques de Marcus et d’autres pour mettre l’antisionisme sur le même plan que l’antisémitisme transformeraient efficacement le sionisme en catégorie protégée en le définissant comme une partie essentielle du judaïsme.

Du point de vue de Saba, s’assurer que les idéologies politiques restent ouvertes à la critique est essentiel pour la démocratie. « Si la constitution a protégé les gens contre la discrimination...pour avoir exprimé des opinions politiques, alors le statu quo serait maintenu en permanence, parce que personne n’aurait le droit de s’organiser politiquement », a-t-il dit.

‘Un Canari dans la Mine de Charbon’

L’amalgame juridique entre antisémitisme et antisionisme aux États Unis a été rendu possible par l’adoption largement répandue ces dernières années de la définition de l’antisémitisme par l’IHRA. Auparavant, il n’existait pas de définition juridique de l’antisémitisme – ce qui n’est pas inhabituel, comme l’a expliqué Saba : « La plupart des formes de discrimination n’ont pas de définitions juridiques parce que, dans la plupart des cas, nous reconnaissons qu’on a besoin de cadres généraux pour évaluer la discrimination. Il n’existe pas de définition juridique du racisme anti-Noirs ou du sexisme. »

Plutôt que de juger chaque cas d’antisémitisme sur ses particularités, Marcus et les autres défenseurs d’Israël ont cherché à codifier la définition de l’IHRA dans la loi. La définition de l’IHRA a été largement critiquée pour être excessivement large et avoir efficacement défini l’antisionisme comme une forme d’antisémitisme. Cet amalgame juridique entre l’antisémitisme et l’antisionisme a été utilisé pour réduire au silence les défenseurs de la Palestine à travers le monde. Le principal rédacteur de la définition de l’IHRA, Kenneth Stern, a même publiquement désavoué les efforts pour transformer ses mots en « code d’incitation à la haine sur les campus ». Mais l’ordre exécutif de Trump a adopté la définition de l’IHRA en totalité.

D’après Noura Erakat, avocate spécialisée dans les droits de l’homme et professeure associée à Rutgers, qui a également fait partie des fondateurs de LSJP au début des années 2000, les tentatives pour codifier la définition de l’IHRA sont une réponse directe à la reconnaissance croissante de la politique d’apartheid d’Israël envers les Palestiniens – spécialement à la suite de l’adoption en juillet 2018 par la Knesset de la Loi État-Nation. Depuis lors, les associations israéliennes de défense des droits de l’homme B’Tselem et Yesh Din, ainsi que les associations internationales de défense des droits de l’homme Human Rights Watch et Amnesty International, ont toutes produit des rapports qui accusent Israël d’avoir commis le crime d’apartheid dans tout ou partie du territoire sous son contrôle, dans la foulée des associations palestiniennes qui l’avaient depuis longtemps affirmé.

« La définition de l’IHRA, qui s’était infiltrée auparavant, est maintenant utilisée pour répondre à ces constats », a dit Erakat à +972. « De quelle autre façon ces institutions de pouvoir vont-elles combattre les découvertes coordonnées [comme quoi Israël est] un régime d’apartheid ? »

A l’heure actuelle, il est difficile de savoir quel impact juridique le décret, qui reste en vigueur, a eu sur les campus. Mais l’amalgame entre antisionisme et antisémitisme est resté la politique du gouvernement, même après la démission de Marcus de son poste à l’OCR en juillet 2020. Peu après l’élection de Biden, le Secrétaire d’État Antony Blinken a écrit au président du Mouvement Sioniste Américain que « l’administration Biden adopte avec enthousiasme la Définition de travail de l’Antisémitisme par l’Alliance Internationale du Souvenir de l’Holocauste ».

Dans les semaines qui ont suivi la relance de la controverse par Marcus, l’université de Berkeley n’a pas manqué d’attirer l’attention sur les postures politiques incendiaires. Noa Tishby, actrice israélienne qui a été nommée par le Premier ministre Yair Lapid première Envoyée Spéciale d’Israël pour Combattre l’Antisémitisme et la Délégitimation d’Israël, est apparue à un événement tenu par une organisation d’étudiants sionistes sous une banderole disant « l’Antisionisme c’est l’Antisémitisme ». Elle a expliqué qu’elle avait décidé de venir à Berkeley à cause de l’édito de Marcus.

La semaine suivante, une organisation conservatrice à but non lucratif appelée Exactitude dans les Médias a conduit à travers le campus de Berkeley un camion représentant Hitler et portant ces mots : « Tous ceux qui veulent interdire les Juifs, levez la main droite. » Les associations des deux côtés de la controverse sur cet engagement ont condamné ce coup de force.

Comme la plupart de ce genre de controverse, l’affaire de Berkeley s’éteindra vraisemblablement dans les semaines à venir. « Ces choses vont et viennent par vagues », a dit Erakat à +972. Mais elle voit cet épisode spécifique comme « un coup d’essai » qui pourrait avoir des conséquences bien au-delà de Berkeley. « Il n’est pas surprenant que les efforts se concentrent sur une institution d’élite, ciblant ces étudiants, parce que cela aura des répercussions », a-t-elle dit. « C’est un canari dans la mine de charbon. »

Nate Orbach est un écrivain de Boston qui vit actuellement à Jérusalem.