À Columbia, les étudiants juifs comme moi sont pris dans une guerre de la culture


La sortie du plan de paix de Trump a mis encore plus en évidence que la solution à deux États n’est plus rien d’autre qu’un vœu pieux – et la militance pour les droits humains et civils des Palestiniens est plus importante que jamais. Pour autant, en prélude à ce deal politiquement opportun, le président Trump a annoncé un décret présidentiel qui risque d’amalgamer le militantisme de solidarité avec la Palestine avec l’antisémitisme sur les campus, rendant encore plus difficile d’agir. Je le sais, parce que ma propre université est empêtrée depuis décembre dans une accusation relevant du Titre VI.

Voici un mois environ, j’ai découvert que le Lawfare Project (Initiative de guerre juridique) avait déposé une plainte au nom du Titre VI contre mon université avec le département d’éducation (DOE) ; celle-ci avance que le plaidoyer de solidarité avec la Palestine à l’Université Columbia fait systématiquement de la discrimination antisémite. C’est la première plainte de ce type depuis que le décret présidentiel de décembre de Trump a adjoint la définition de l’antisémitisme de l’Alliance Internationale pour la Mémoire de l’Holocauste (IHRA) au Titre VI de la loi sur les droits civiques de 1964.

Je suis une étudiante juive du département d’études sur le Moyen Orient. Des échanges difficiles sur Israël-Palestine ont fait partie de ma formation au cours de mes premières années universitaires. Le fait qu’une autre étudiante aurait pu vivre ces échanges comme un discours de haine devrait alerter sur le danger de politiser la définition large de l’antisémitisme de l’IHRA, avec la perspective de coupures de crédits fédéraux pour les universités.

Avec toute la couverture médiatique du décret présidentiel de Trump, nous avons porté moins d’attention à l’organisation qui dépose ces plaintes relevant du Titre VI, qui est le Lawfare Project. Alors que le Lawfare Project a tenté de se présenter comme un groupe de défense des droits civils bipartisan, Brooke Goldstein, la directrice exécutive de cette organisation a des antécédents bien plus sinistres que l’image que donne publiquement son organisation.

Goldstein a comparé Ilhan Omar à David Duke du Ku Klux Klan. Elle a établi un lien entre Huma Abedin et Al Qaïda et les Frères Musulmans. Elle s’abstient délibérément de dénoncer l’antisémitisme suprémaciste blanc propagé par le titulaire de la plus haute fonction. Ne vous y trompez pas, comme les apparitions régulières de Goldstein sur Fox News avec Tucker Carlson le montrent clairement, il ne s’agit pas d’antisémitisme. C’est une guerre culturelle.

Au cours de mes quatre années à l’Université Columbia, à la suite de la croisade de l’administration Trump contre les départements d’études sur le Moyen Orient dans tout le pays, j’ai fini par comprendre que la guerre juridique du département d’Éducation qui cible le militantisme pro-palestinien ne s’occupe pas de l’antisémitisme ou d’autres menace sur les jeunes Juifs américains. Au contraire, il risque de réduire nos libertés civiles les plus fondamentales et d’amoindrir la qualité et la rigueur de notre enseignement.

Ces affaires cherchent à exploiter le traumatisme juif générationnel et à permettre aux Républicains de se caler dessus ; ce faisant, elles présentent aussi l’électorat israélien comme menacé et isolé, pour justifier une occupation militaire brutale et faire monter les résultats des sondages pour le premier ministre Benjamin Netanyahou.

Les Juifs américains ont peur de la persécution et de l’assimilation – ce qui ne les distingue pas d’autres minorités – et nous projetons souvent ces peurs, de même que nos espoirs, sur Israël comme une extension de nous-mêmes et de notre communauté. Cette abstraction d’un Israël universalisé et d’un peuple juif assiégé ébranle le cœur de mes grands parents et de bien d’autres dans notre communauté. Parce que nous croyons que notre continuité est précaire, parce que nous avons hérité d’un traumatisme, et aussi parce que nous avons connu une relative réussite, nous avons été enrôlés dans une guerre culturelle qui oppose le populisme de droite aux hauts lieux du savoir et n’a pas de lien avec la marée montante de l’antisémitisme dans notre pays.

En dépit de la colère, du tapage et des millions dépensés par les Évangéliques, les Juifs américains et le ministère israélien des affaires stratégiques pour combattre le mouvement de Boycott, Désinvestissement, Sanctions (BDS) dans les universités comme Columbia, Gilad Erdan, le membre du Parlement israélien chargé de diriger la bataille du ministère israélien contre la délégitimation d’Israël, a déclaré que « (BDS) n’a pas eu réellement d’influence sur l’État d’Israël ni sur son économie ».

Depuis les années 1970, le boycott économique d’Israël a été restreint aux États Unis par le bureau de conformité anti-boycott, à quoi se sont ajoutés de nombreuses lois votées pas les États, dont le décret de 2016 de New York. Même des boycotts menés en Europe contre les produits des colonies se sont vus menacés de poursuites judiciaires.

Parallèlement, l’investissement étranger direct en Israël atteint un sommet sans précédent. Israël est engagé dans le commerce avec la Chine, dans un rapprochement avec l’économie du Golfe et dans un contrat de gaz naturel avec l’Égypte. Tout cela, alors qu’Israël continue à agir en toute impunité dans les territoires occupés, régulant tout ce qui peut exister comme économie palestinienne.

Il y a quelque chose de plus profond que combattre la « délégitimation » qui attire les radios publiques, des juristes du Lawfare Project et des experts vers mon campus. Cela concerne la peur juive et son exploitation par la droite. Dans le débat sur la délégitimation d’Israël, nous faisons une montagne d’un rien et confondons cyniquement la critique d’Israël avec une menace contre le peuple juif.

Lorsque des procès sur les droits civils répondent à des manifestations sur les campus, à des débats et à des conférences, ils servent à élever le niveau de perception de la menace. Les Juifs de ma communauté regardent, alarmés, ce qu’ils voient comme une menace pour leurs enfants, pour la continuité et pour le statut que nous avons obtenu aux États Unis, quelque ténu qu’il soit.

C’est ce qui tient mon grand père éveillé la nuit quand il m’envoie le classement des pires universités pour étudiants juifs dans lequel Columbia – qui a près d’un quart de Juifs et un programme conjoint avec le Séminaire de Théologie Juive – culmine régulièrement dans les cinq premières.

J’aimerais que ma communauté me croie suffisamment pour qu’elle se confronte avec moi à de nouvelles idées inconfortables. Je voudrais aussi que le département d’éducation me permette d’étudier sans imposer une ligne directrice paternaliste et par trop large de l’IHRA sur mes études universitaires. Et finalement, je voudrais pouvoir discuter du traumatisme générationnel avec mes grands parents, en dehors de la guerre culturelle qui se joue au Congrès, au département d’éducation et sur mon campus même.

User de restrictions contre le militantisme solidaire des Palestiniens au motif de défier l’antisémitisme inhérent à la suprématie blanche, met en évidence le vide des actions de cette administration. À mes yeux, les tentatives de Trump pour limiter les libertés civiles sur mon campus et priver de leurs droits les Palestiniens avec son plan de paix sont liés.

Ces plaintes au nom du Titre VI renforcent le plan cynique de Trump. Elles sont conçues pour porter atteinte au militantisme solidaire international et aux leviers économiques non-violents, au moment où les militants palestiniens et israéliens pour la paix en ont le plus besoin. Tandis que Trump continue à semer la division dans notre communauté, nous devons nous rappeler ceci : le nativisme et la suprématie blanche qu’il continue à épouser font partie intégrante de l’antisémitisme qui nous vise.

Talya Wintman est en dernière année de premier cycle à Barnard College, dans le département d’études sur le Moyen Orient. Barnard est une des quatre sections de premier cycle de of Columbia University.