À Carmiel, l’apartheid pour les écoliers arabes

| Pierre Barbancey pour L’Humanité |

Située au nord de Haïfa, en Galilée, Carmiel est ce qu’on appelle une ville de peuplement, créée en 1964 pour étendre la présence juive dans une région majoritairement peuplée de Palestiniens. En 1976, une tentative d’expropriation de terres visant à étendre les localités juives alentour et à en construire des nouvelles avait donné lieu à des émeutes réprimées dans le sang et dont le souvenir hante encore les mémoires en Galilée. L’installation de familles arabes-israéliennes (comme on désigne les Palestiniens qui sont restés après la création de l’État d’Israël en 1948) n’a pas été du goût des autorités locales. Ainsi, aucune école arabophone n’a été ouverte, forçant les écoliers à se rendre dans des établissements de la Galilée.

Un état de fait qui a révolté Nizar Bakri, un avocat de Carmiel, qui a porté plainte au nom de son frère Qassem et de ses deux neveux. L’argumentaire était simple : devoir en permanence trouver des solutions pour le transport des enfants remet en cause leur droit à l’éducation. Et le juriste de demander que la municipalité commence à financer des transports pour ces enfants et qu’elle rembourse les frais que les familles avaient déjà engagés.

Une plainte rejetée lundi et dont les motifs sont terribles. Le juge Yaniv Luzon a écrit dans son jugement que fournir des services aux Arabes changerait le caractère de Carmiel, qui, affirme-t-il, est « une ville juive ». Il ajoute que « la construction d’une école arabophone ou la mise en place de transports scolaires pour des élèves arabes ou pour qui d’autre pourrait le souhaiter seraient susceptibles de modifier l’équilibre démographique et le caractère de la ville ». Pour préserver le « caractère juif » de Carmiel, il invoque la loi dite « État-nation », adoptée en 2018 et qui avait déclenché d’importantes protestations y compris parmi les juifs. Elle définit Israël comme étant « le foyer national du peuple juif » et établit que « le droit à l’exercice de l’autodétermination national, au sein de l’État d’Israël, revient exclusivement aux juifs ». Elle stipule également que « l’État considère l’avancement de l’implantation des juifs sur le territoire comme une valeur nationale et agira de manière à encourager et à défendre cette implantation ».

Le danger de la loi sur l’État-nation

Des arguments repris sans ciller par le juge Luzon. « Le développement de l’implantation des juifs sur le territoire est donc une valeur nationale qui est inscrite dans une loi fondamentale. Cette considération doit donc être mise en avant et impérativement prise en compte dans toutes les réflexions menées par la municipalité, notamment en ce qui concerne l’établissement d’écoles et le financement des transports scolaires », affirme-t-il. Des idées qui rejoignent celle de l’adjoint au maire de Carmiel, Oren Milstein. Quelques années auparavant, il expliquait benoîtement : « Nous devons vivre les uns à côté des autres et sûrement pas à une telle proximité. Il y a déjà 1 000 habitants arabes à Carmiel et, très bientôt, ils vont nous demander une mosquée. »

De son côté, la députée communiste de la Liste arabe unie Aida Touma-Suleiman fait remarquer : « À tous ceux qui ont pu dire que la loi sur l’État-nation n’était pas dangereuse et qu’elle était purement symbolique, le jugement émis à Carmiel indique la direction qu’elle peut prendre. En invoquant un “ caractère juif”, il est possible de discriminer des Arabes – en vertu de la loi sur l’État-nation. » Pour elle, cette loi est de celles qui « créent l’apartheid ».