Quand le chef du Shin Bet avertissait que les Arabes éduqués sont un « problème » pour Israël

| Adam Raz pour Haaretz | Traduction CG pour l’AURDIP |

D’extraordinaires documents déclassifiés révèlent les raisons mentionnées par les responsables de haut rang de la sécurité d’Israël pour réprimer la minorité arabe du pays.


En ce qui concerne l’attitude de l’état envers ses citoyens palestiniens, la politique pour rendre accessibles des documents historiques des archives se fait sur la base de plusieurs critères. L’un d’eux commence par postuler que déclassifier de la documentation révélant une politique d’inégalité est susceptible de porter atteinte à l’image du pays et d’engendrer potentiellement une réaction de la part de la population arabe d’Israël.

Puisque l’approche de l’état vis-à-vis de la population arabe a longtemps été essentiellement répressive, il n’est pas surprenant que la documentation ouverte à l’examen soit très limitée. Il s’ensuit alors que toute tentative de présenter une description suivie des positions prises par les hauts responsables de l’establishment de la sécurité au fil des ans est presque condamnée à l’échec.

Cependant, deux dossiers dans les Archives d’état d’Israël sont récemment devenus accessibles ; ils offrent un regard exceptionnel sur les perceptions de base des hauts responsables de la sécurité du pays sur les citoyens palestiniens pendant les premières décennies et révèlent leurs principes directeurs.

Les deux documents en question ont été déclassifiés suite à une requête soumise par l’Institut Akevot pour la recherche sur le conflit israélo-palestinien. Le premier, intitulé « Sommaire d’une réunion sur la minorité arabe en Israël », est relatif à une réunion qui s’est tenue en février 1960, à la demande d’Uri Lubrani, conseiller aux affaires arabes du Premier ministre David Ben-Gourion. Lubrani a rassemblé les chefs des unités de sécurité qui s’occupaient de « la question arabe », un terme utilisé fréquemment dans les discussions pendant cette période.

Le second document, « Principes directeurs fondamentaux concernant la minorité arabe en Israël », de juillet 1965, contient des dizaines de pages de remarques faites pendant une autre réunion par des hauts responsables du gouvernement et des autorités de la sécurité. Son objectif était de résumer les résultats de 17 années de politiques, depuis 1948, concernant les citoyens palestiniens d’Israêl et de recommander des politiques à court et à long termes sur ce sujet.

Dans les deux cas, une image claire se dégage. Les autorités de sécurité ont été un outil dans les mains de ceuxs parmi les membres gouvernement, qui épousaient une politique de ségrégation et de subordination de la société arabe à la société juive. Dans les deux cas, les responsables de la sécurité ont argué que, dans les années qui ont suivi la guerre de 1948, le gouvernement n’avait pas pris d’actions suffisantes pour supprimer le développement de la société arabe. Certains pensaient qu’il serait utile d’exploiter une future guerre pour expulser les citoyens palestiniens.

Dans la discussion de 1960, par exemple, le commissaire de police Yosef Nachmias affirmait : « Le secteur arabe doit être gardé aussi bas que possible, de sorte que rien ne se produise », voulant dire que le statu quo devrait être maintenu. Il ajoutait qu’Israël n’avait pas encore atteint les « limites de l’exploitation » des citoyens palestiniens et qu’il fallait prendre soin de pas exciter l’« appétit » arabe. De même, Amos Manor, le chef du service de sécurité du Shin Bet, percevait la hiérarchie traditionnelle parmi les citoyens palestiniens, hiérarchie fondée sur des clans, comme fournissant un avantage pour les autorités juives. « Nous ne devons pas accélérer les processus de nos propres mains. Le cadre social existant devrait être préservé — en tant qu’outil de gouvernance pratique ». Manor avertissait que les Arabes éduqués pourraient constituer un « problème » et ajoutait : « Aussi longtemps qu’ils sont à moitié éduqués, je ne suis pas inquiet ». Israël, affirmait-il, doit préserver le « régime social traditionnel » des citoyens palestiniens, parce qu’il « ralentit l’allure du progrès et du développement ». Il avertissait que plus vite le secteur arabe progresserait, « plus de troubles nous aurons. Dans 40 ans nous aurons des problèmes insolubles. »

Le directeur du Shin Bet justifiait sociologiquement la raison pour laquelle les citoyens palestiniens devaient être empêchés d’acquérir une éducation. « Les révolutions ne sont pas fomentées par le prolétariat, mais par une intelligentsia engraissée », expliquait-il. Ses remarques suivantes sont dignes d’attention : « Toutes les lois doivent être appliquées, même si elles ne sont pas agréables. Les moyens illégaux devraient être envisagés [par les autorités] seulement quand il n’y a pas de choix et même alors — seulement sous une condition : qu’ils aient de bons résultats — une gouvernance agressive doit être maintenue, sans prendre en compte l’opinion publique ». Aharon Chelouche, le chef de l’unité des opérations spéciales de la police d’Israël, déclarait dans la réunion de 1965 qu’il pourrait être « réactionnaire » de renforcer la structure sociale conservatrice des Arabes, « mais — qu’au moyen de ces cadres, nous contrôlons mieux le territoire arabe ».

Extérieurement, la « question arabe » a toujours été présentée comme une affaire de sécurité, mais dans les réunions à huis clos de 1965, les participants se sont permis de commenter le sujet avec une exceptionnelle franchise. Yosef Harmelin, qui a succédé à Manor comme chef du Shin Bet, ne mâchait pas ses mots : « Notre intérêt est de préserver Israël en tant qu’état juif. C’est le problème central. Quand nous disons ‘sécurité’, c’est ce que nous voulons dire. Pas nécessairement [nous protéger d’]une révolution par les Arabes ». Yehoshua Verbin, le commandant du gouvernement militaire auquel les citoyens arabes étaient soumis entre 1948 et 1966, a dit clairement aux participants qu’il « n’y avait pas de problème public qui n’est pas un problème de sécurité ».

Le commissaire de police Pinhas Kopel les suivait en ajoutant : « Toute action doit être vue non termes de ce qui est bon pour les Arabes, mais ce qui est bon pour les juifs ». Moshe Kashti, le directeur général du ministère de la Défense, un exemple du type « libéral » local, a dit : « Je suis en faveur de la libéralisation de l’économie. Je suis malgré tout contre la libéralisation parmi les Arabes ». Une auto-critique a été exprimée par Shmuel Toledano, conseiller du Premier ministre pour les affaires arabes. Il a noté l’existence de deux écoles de pensée sur la prétendue « question arabe » et a critiqué la plus importante, qui voyait tout problème social à travers le prisme sécuritaire. Il était en minorité.

Tout au long de la discussion de 1965, la question de la possibilité d’expulser les citoyens palestiniens du pays n’a cessé de réapparaître. La recherche académique, s’appuyant sur la documentation historique, a déjà découvert précédemment que parmi les décideurs, une politique et même des plans concrets pour déporter les citoyens arabes ont été dominants jusqu’à la guerre du Sinaï en 1956. Les procès-verbaux récemment déclassifiés montrent que des idées similaires ont continué à exister également jusque dans les années 1960. Reuven Aloni, directeur général adjoint de l’Administration territoriale d’Israël, un organisme qui jusqu’à ce jour continue (sous le nom d’Autorité territoriale d’Israël) à jouer un rôle majeur dans la distribution discriminatoire des terres en Israël, en a parlé franchement et a demandé pour la forme ce que « nous voudrions faire », « théoriquement », si Israël pouvait agir comme il le voulait.

Il a aussi répondu à sa propre question : « Des échanges de population ». Il disait qu’il était « assez optimiste qu’un jour viendrait, dans 10, 15, 20 ans, quand il y aura une situation d’un certaine sorte, avec une guerre ou quelque chose ressemblant à une guerre, où la solution fondamentale sera une question de transférer les Arabes. Je pense que nous devrions penser à cela comme à un objectif final ».

Le représentant de la police, Aharon Chelouche, a aussi parlé d’« émigration » et a expliqué immédiatement : « Dans cette affaire, nous avons un juif qui a réussi à expulser une cité entière [après la fin de la guerre de 1948] - Majdal [maintenant Ashkelon], en 1949-1950. » Il a dit qu’il avait essayé de créer « une atmosphère d’émigration à Jaffa », mais que ce n’était pas possible de compter sur de tels plans aujourd’hui.

Harmelin, le directeur du Shin Bet, était d’accord avec d’autres sur le fait que « la minorité arabe » ne serait jamais loyale envers l’état. Selon son opinion, « la solution alors serait d’expulser les Arabes », mais qu’aujourd’hui c’est « une solution qui nous est familière à tous, [mais] qui n’est pas possible ». Il ajoutait : « J’ai un certain nombre d’idées » — sans développer — sur la manière d’« empêcher une augmentation de la part des Arabes » dans le pays.

Ezra Danin, conseiller aux Affaires arabes du ministère des Affaires étrangères qui s’était occupé du sujet pendant des décennies, s’est inquiété non seulement de la nature irréaliste des divers plans d’« émigration », mais aussi de leurs implications morales. « Commet solliciterions-nous l’aide du monde, dont nous avons besoin, en mettant en pratique des actions comme celles qu’exécutent les fascistes ou les Iraniens ? » Il se demandait comment le gouvernement pouvait accepter la « proposition satanique » d’un « échange de population » et remarquait : « On n’ararive pas à un échange de population à partir d’une position de confort. On arrive à un échange de population en amenant les choses à ce point ».

De 1948 à 1966, le gouvernement militaire a été le principal instrument pour opprimer les citoyens palestiniens du pays. Meir Amit, le chef du Mossad entre 1963 et 1968, pensait que les politiques étaient en pratique trop polies. Il poussait à « une main lourde, pas à moitié ». L’opinion d’Amit était que « nous avons un fouet, nous l’utilisons pour faire beaucoup de bruit », mais « nous cinglons l’air et au-dessous de la surface tout croit ». Il concluait : « S’il vous plait, si [nous avons] un fouet — frappons ».

Verbin, le commandant du gouvernement militaire et l’un des « experts » du pays sur «la « question arabe », n’était pas du genre à tourner autour du pot. Il expliquait ainsi le problème auquel les autorités juives étaient confrontées : « Les Arabes d’aujourd’hui ne sont pas les Arabes d’il y a 17 ans. La génération du désert est mourante. Ceux que nous avons harcelés, ceux dont nous avons pris les maisons, sont les bons, avec qui nous nous entendons ». Les pires du lot, disait-il, étaient ceux nés autour du milieu des années 40. Il ne mâchait pas ses mots : » Nous avons expulsé environ un demi-million d’Arabes, nous avons brûlé leurs maisons, nous avons pillé leurs terres — de leur point de vue — nous ne les avons pas rendues, nous avons pris des terres — Nous voulons nous dire : ‘Vous, les Arabes, devriez être contents de ce que nous faisons’, [mais] nous avons volé la terre et nous continuerons à la voler et, de notre point de vue, c’est la ‘rédemption de la Galilée’ ». Il ajoutait qu’« engendrer une catastrophe de guerre » à l’ombre de laquelle les Arabes seraient expulsés « est hors de question », et qu’on « ne savait pas ce que l’avenir apporterait ».

Tous les participants ne partageaient pas des opinions identiques, mais il est clair que la majorité était d’accord que « nous ne parlons pas d’égalité ». Danin, par exemple, était critique de la position isolationiste prise dans la discussion. Alors que Shmuel Ben Dor, le directeur général adjoint du bureau du Premier ministre se demandait : « Comment pouvons-nous parler de tous les moyens qui ont été abordés ici et en même temps parler de moyens qui témoignent d’une approche juste pour les citoyens ? ».

Verbin réfutait la critique de la dureté du gouvernement militaire et élargissait le champ de la discussion : « Si quelqu’un harcèle les Arabes, c’est l’état d’Israël — Le Yishuv [i.e., l’état] et les institutions [nationales] sont les plus gros antisémites en ce qui concerne la question arabe — S’il y a quelqu’un qui est cruel quand il s’agit du sujet arabe, c’est le Yishuv entier … Le Yishuv les harcèle et continuera à les harceler pendant de nombreuses années à venir. »

En décembre 1966, un an et demi après la réunion de 1965, le gouvernement militaire a été aboli. Le résultat a été la levée de quelques-unes des restrictions et de la supervision qui avaient été imposées sur ces citoyens israéliens, et une augmentation de leur égalité avec les citoyens juifs du pays. Mais cela ne suffisait pas. Il est clair que beaucoup de gens dans la population juive pensait qu’avec l’abolition justifiée du gouvernement militaire, la politique ségrégationiste envers les citoyens arabes était aussi terminée. Cela n’a pas été le cas alors et ce n’est pas le cas aujourd’hui.

En pratique, le point de vue exprimé par les hauts responsables de la sécurité dans les années 1960 continue à définir l’attitude de l’état envers les citoyens palestiniens. Nous devrons attendre quelques autres décennies pour découvrir ce que les hauts responsables de la sécurité d’aujourd’hui pensent des citoyens palestiniens du pays.

Adam Raz est chercheur à l’Institut Akevot de recherche sur le conflit israélo-palestinien.