La Coalition du Massachusetts pour l’égalité dans la santé soutient la Palestine : Un appel à agir

Au nom de 400 dirigeants des domaines de la médecine, de la santé publique et de leaders communautaires, la coalition du Massachusetts pour l’égalité dans la santé appelle la revue Scientific American à re publier immédiatement un article un article qu’elle a retiré sur la solidarité avec la Palestine et à cesser de censurer les voix palestiniennes.


[Note de Mondoweiss : le mois dernier Scientific American a retiré de son site internet une tribune appelant à la solidarité avec les Palestiniens à la suite d’un ciblage du magazine par des groupes pro israéliens. La coalition du Massachusetts pour l’égalité dans la santé a publié une déclaration au nom de dirigeants des domaines de la médecine, de la santé publique et des leaders communautaires adressée à Scientific American, en solidarité avec les auteurs de l’article. Mondoweiss publie occasionnellement des communiqués de presse et des déclarations afin d’attirer l’attention sur des problèmes négligés.]

Cher comité de rédaction de Scientific American, chers collègues,

Nous vous écrivons en tant que Coalition du Massachusetts pour l’égalité dans la santé, une organisation de plus de 400 dirigeants de la médecine, de la santé publique et de communautés qui oeuvrent à la prise en compte des questions d’égalité en réponse à la pandémie de COVID dans l’État du Massachusetts et au-delà. La Coalition du Massachusetts pour l’égalité dans la santé apporte un soutien total au texte de la déclaration du 2 juin : En tant que travailleurs de la santé nous sommes solidaires de la Palestine et nous exhortons le comité éditorial de Scientific American à rétablir l’impression du texte immédiatement et d’arrêter de censurer les voix palestiniennes, ce qui ne fait que servir la poursuite de l’occupation israélienne et le colonialisme de peuplement en Palestine.

Le 2 juin, Scientific American a publié une déclaration intitulée En tant que travailleurs de la santé nous sommes solidaires de la Palestine. L’article appelait « les systèmes de santé et les institutions académiques, de même que nos collègues du domaine de la santé, à condamner sans équivoque l’oppression de longue date du peuple palestinien et l’anéantissement en cours de leur système de santé ». Dans cet appel était inclue la revendication suivante : Que « dans nos hôpitaux, cliniques, bureaux et autres institutions de santé, nous adhérions aux normes établies par le mouvement de Boycott, Désinvestissement, Sanction (BDS) et examinions les moyens par lesquels nos institutions et services (répertoriés par les Nations Unies) puissent soutenir les demandes… Que, de plus, nous en appelions aux communautés médicales et scientifiques étatsuniennes afin qu’elles mobilisent leurs positions de pouvoir et leurs privilèges dans les arènes locales, étatiques et fédérales pour faire pression sur les représentants élus et les sénateurs afin qu’il soit mis fin au soutien financier et diplomatique apporté au gouvernement israélien et que soient condamnées les atrocités disproportionnées, les privations des droits humains et légaux des Palestiniens à la vie, à la liberté et à la justice ».

Peu après la publication de l’article, Scientific American a retiré l’article du fait de pressions exercées par des supporteurs d’Israël. Ce type de censure politique dans le monde académique a été bien documenté dans le blog BMJ (1) qui décrit l’histoire de la censure par le Lancet d’un article sur l’oppression du peuple palestinien par Israël.

En tant que travailleurs de la santé de la Coalition du Massachusetts pour l’égalité dans la santé, nous nous sommes positionnés contre l’injustice raciale dans le système de santé et nous avons particulièrement combattu les manifestations de cette injustice durant la pandémie de COVID-19. Nous reconnaissons que le racisme structurel tue et que le premier pas dans le combat contre l’injustice raciale dans notre système de santé reconnaît et identifie les structures racistes et les systèmes d’oppression existants.

La violence coloniale pèse quotidiennement sur la vie des Palestiniens depuis les années 1930. S’y inscrit, sans s’y limiter, une histoire longue de 73 années de vol de terre et d’eau, de démolition de maisons, de lois d’apartheid, d’un système raciste de cartes d’identité, d’un système de checkpoints contrôlant les déplacements des Palestiniens, l’incarcération et la torture de masse, y compris l’incarcération et la torture d’enfants palestiniens, et la punition collective via les bombardements aériens.

Le colonialisme de peuplement, selon la célèbre théorisation de Patrick Wolfe, est fondé sur une « logique d’élimination » du peuple indigène (2). Dès l’origine, le colonialisme de peuplement israélien s’est affirmé sur une logique de suprématie blanche imaginant les Juifs comme un peuple moderne et les Palestiniens (les Philistins) comme prémodernes et donc à éliminer ou soumettre par nécessité à la force civilisatrice du sionisme (3,4). À présent, Israël, État ethno-nationaliste, applique un système de de classification raciale qui garantit la valorisation de la vie et du bien-être des citoyens israéliens juifs au détriment de la vie même des Palestiniens (4,5). La Loi de l’État Nation de 2018 (6) consacre « l’établissement juif comme valeur nationale » pour étendre l’occupation des territoires palestiniens par le gouvernement et « vise à placer les droits collectifs des Juifs au-dessus des droits et des libertés des individus ».

Historiquement, la communauté médicale de ce continent, dans son ensemble, a été complice de l’oppression du peuple palestinien et de l’impact du colonialisme de peuplement et du racisme structurel tels que pratiqués par Israël sur la santé et le bien-être du peuple palestinien. La politique d’apartheid israélienne crée une inégalité considérable dans la vie et la santé, les Palestiniens ayant une espérance de vie de 10 ans inférieure à celle des Israéliens et une mortalité infantile 6 fois plus élevée (7). Le système de santé palestinien est complètement paralysé par l’occupation israélienne, en violation de la Quatrième Convention de Genève qui stipule qu’en tant que puissance occupante, Israël est tenu « d’assurer des services de santé dans le territoire occupé » (8). Le système de santé palestinien est en état de crise chronique à cause du manque continuel de fonds, de traitements, de matériel médical et d’une pénurie de médecins spécialistes et de personnel médical. Israël retarde le transfert de recettes douanières à l’Autorité Palestinienne comme mesure punitive, qui empêche le ministère de la santé publique d’élaborer des budgets prévisionnels annuels et de rémunérer régulièrement les travailleurs médicaux (7,9).

Ainsi que cela a été souligné dans la lettre du 2 juin, l’apartheid médical et vaccinal observé pendant la pandémie de COVID-19 a été particulièrement flagrant. Saluer Israël comme un modèle de succès pour la vaccination massive de la population israélienne, alors qu’à peine 5% de Palestiniens des territoires occupés sont vaccinés, revient à effacer de façon éhontée la vie palestinienne et la responsabilité d’Israël à assurer, en tant que puissance occupante, « l’adoption et l’application de mesures prophylactiques et préventives nécessaires à combattre la diffusion de maladies contagieuses et d’épidémies » au « plus haut niveau des moyens disponibles » (10).

De nombreux patients nécessitant des soins spécialisés doivent être transférés dans des services palestiniens de santé privés coûteux à Jérusalem Est ou en Israël, Égypte et Jordanie, ce qui représente le tiers du budget annuel du ministère (7,9). Cependant qu’Israël refuse aux professionnels palestiniens de médecine des permis de quitter le pays afin de poursuivre des formations poussées dans des spécialités médicales, particulièrement à ceux de Gaza où la vie des habitants se résume à celle d’une prison à ciel ouvert où ils sont soumis au siège israélien depuis 2007. Cela, plus le bombardement indiscriminé de civils et le ciblage d’infrastructures médicales, comme le récent bombardement de la route vers l’hôpital al-Shifa et vers la seule clinique de Gaza traitant la COVID lors des attaques récentes de même que l’assassinat par Israël de brillants spécialistes comme le Dr Ayman Abu al-Ouf, chef de médecine interne qui dirigeait le service COVID de l’hôpital al-Shifa, tout cela réduit l’accès aux soins.

Les Palestiniens qui ont besoin de quitter leur maison pour un traitement médical, parfois pour un simple rendez-vous, doivent fréquemment passer par des checkpoints militaires, même au sein des territoires occupés. Les patients de Gaza et leurs accompagnateurs doivent demander des permis israéliens pour sortir de Gaza et accéder à des hôpitaux en Cisjordanie, à Jérusalem Est ou en Israël, mais ces dernières années, un peu moins de la moitié de tous les permis ont été refusés (7,9). Les patients qui nécessitent des soins se voient régulièrement refuser le droit d’accéder aux services médicaux, là encore en violation directe de leurs droits humains et de la responsabilité de la puissance occupante pour leur garantir l’accès aux soins.

Le ministère israélien de la santé contrôle aussi l’importation de produits pharmaceutiques en Cisjordanie et à Gaza (7,0). Il ne permet que l’importation de médicaments enregistrés en Israël et bloque les importations palestiniennes de marchés voisins qui pourraient fournir des médicaments à des coûts inférieurs. Le système douanier articulé avec Israël impose aux Palestiniens d’acheter des médicaments à des prix du « premier monde ». L’importation de matières premières nécessaires à la fabrication locale de médicaments est presque impossible à cause de la politique israélienne qui restreint le transfert de biens et de matières premières vers les territoires palestiniens. Il en résulte un manque d’accès aux médicaments dans toute la Palestine occupée, en particulier à Gaza où, au cours des dernières années, le siège d’Israël a vidé les stocks de plus de 50% des médicaments essentiels. De plus, les 14 ans de siège de Gaza par Israël ont créé un choc économique ayant pour effet une pénurie critique de produits alimentaires, de carburant et de médicaments essentiels, une eau à 90% impropre à la consommation humaine à Gaza ; la Banque alimentaire mondiale a fait état de 86% d’enfants de moins de 5 ans privés du niveau minimum acceptable d’alimentation (11).

Le système d’apartheid et de colonialisme de peuplement israélien est contraire à l’éthique et constitue une menace pour la santé publique. La seule voie pour la justice dans la Palestine historique passe par la fin du colonialisme de peuplement, de l’apartheid et de l’occupation dans l’ensemble de la Palestine historique et le respect du droit au retour des réfugiés palestiniens dans leurs maisons et leurs propriétés tel que stipulé dans la Résolution 194 de l’ONU (12). Le rejet du colonialisme et de l’apartheid joue partout un rôle essentiel dans le démantèlement du racisme systémique. Notre gouvernement envoie chaque année 3,8 milliards de dollars (3,2 milliards €) de financement militaire à Israël. Garder le silence représente un soutien financier tacite et significatif à l’apartheid et au colonialisme de peuplement d’Israël, aussi joignons-nous notre voix à l’appel à mettre fin à cette complicité.

 

La Coalition du Massachusetts pour l’égalité dans la santé se tient aux côtés du peuple palestinien. Nous soutenons l’appel aux travailleurs des soins de santé à se montrer solidaires de la Palestine. Nous faisons appel à nos collègues et à leurs instituions respectives pour :

-  Mettre fin à tout partenariat avec des institutions israéliennes, tel que décrit dans les lignes directrices du boycott académique de la Campagne palestinienne pour le boycott académique et culturel d’Israël (PACBI) (13).

-  Mettre fin aux relations financières avec les institutions et entreprises israéliennes et en désinvestir ainsi que des sociétés internationales qui soutiennent l’apartheid israélien.

-  Utiliser nos positions de pouvoir et nos privilèges dans des arènes locales, étatiques et fédérales pour faire pression sur les représentants élus et sur les sénateurs pour mettre fin au soutien financier et diplomatique du gouvernement israélien et condamner sans équivoque les crimes d’Israël contre la Palestine et le peuple palestinien.

Comme indiqué dans l’appel à agir, « nous reconnaissons que si nous gardons le silence sur ces questions, c’est à cause de nos propres positions privilégiées et de notre relative sécurité. Nous devons honorer les responsabilités fondamentales conférées par notre serment et nos principes bioéthiques essentiels en exigeant individuellement et collectivement la reconnaissance de la responsabilité et la fin de toute forme d’oppression de l’État israélien et de nos propres pays et institutions sur tout le peuple palestinien ».

 

Références:

[1] Muhareb R, Wispelwey B, Gilbert M. Political censorship in academic journals sets a dangerous new precedent. BMJ Opinion. June 2, 2021.

[2]. Wolfe, P. (2006) “Settler Colonialism and the Elimination of the Native”, Journal of Genocide Research 8(4): 387–409

[3]. Said, E. (1979). Zionism from the Standpoint of Its Victims. Social Text, (1), 7-58.

[4]. Goldberg, D.T. (2009) The Threat of Race: Reflections on Racial Neoliberalism. Oxford: Wiley- Blackwell

[5]. Lentin, R. Palestine, Palestinians and Israel’s State Criminality (Spring 2016). State Crime Journal , Vol. 5, No. 1, , pp. 32-50

[6]. Lintl, P. Wolfrum, S. Israel’s Nation-State Law. (2018) SWP Comment. No 21. Published online at https://www.swp-berlin.org/en/publication/israels-nation-state-law/

[7] Frank S. Rosenthal (2021) A comparison of health indicators and social determinants of health between Israel and the Occupied Palestinian Territories, Global Public Health, 16:3, 431-447, DOI: 10.1080/17441692.2020.1808037

[8] International Committee of the Red Cross. 2014. Geneva Conventions. [online] Available at:

[9] Physicians for Human Rights Israel. Divide and Conquer. 2015. https://www.phr.org.il/en/divide-conquer-new-phri-report

[10] Doctors Without Borders. Palestinians left out of Israel’s COVID-19 vaccination success story . February 22, 2021. https://www.doctorswithoutborders.org/what-we-do/news-stories/story/palestinians-left-out-israels-covid-19-vaccination-success-story

[11] World Food Program. Barrier Analysis and In-depth Qualitative Interviews Report West Bank and Gaza Strip. April 2020. [online] Available at:https://docs.wfp.org/api/documents/WFP-0000118212/download/#: :text=86%25%20of%20children%20under%20five,settler%20violence%20and%20forced%20evacuation.

[12] UN General Assembly, 194 (III). Palestine – Progress Report of the United Nations Mediator, 11 December 1948, A/RES/194, available at:[https://www.refworld.org/docid/4fe2e5672.html] accessed 28 June 2021 [accessed 28 June 2021]

[13] Palestinian Campaign for the Academic and Cultural Boycott of Israel. PACBI Guidelines for the International Cultural Boycott of Israel. July 16, 2014.