Bienvenue : Une lettre de Mahmoud Darwish

| Mahmoud Darwish pour The Electronic Intifada |Traduction J.Ch. pour l’AURDIP |Tribunes

Le célèbre poète palestinien Mahmoud Darwish a été le premier écrivain que le Festival de Littérature de Palestine ait approché pour lui demander d’être Parrain Fondateur. Il a accepté. Il devait prendre la parole en mai 2008 à l’inauguration de PalFest dans la ville de Ramallah en Cisjordanie occupée, mais des raisons médicales l’ont empêché d’y être présent. Il a alors envoyé une lettre. Darwish est mort trois mois plus tard en août.

La traduction en anglais de cette lettre figure en introduction de Ceci N’est Pas une Frontière, recueil d’essais, journaux et poèmes récemment publié pour les dix ans de PalFest. La lettre de Darwish figure ici en ligne pour la première fois.

Chers amis,

Je regrette de ne pas être ici aujourd’hui pour vous accueillir personnellement.

Bienvenue sur cette terre de douleur, dont l’image littéraire est tellement plus belle que sa réalité actuelle. Votre courageuse visite de solidarité est plus qu’une simple salutation en passant à un peuple privé de liberté et d’une vie normale ; elle est une expression de ce que la Palestine en est venue à signifier pour la vive conscience des êtres humains que vous représentez. Elle est une expression de la prise de conscience de son rôle par l’écrivain : un rôle directement engagé dans les questions de justice et de liberté. La recherche de la vérité, qui est un des devoirs de l’écrivain, prend – sur cette terre – la forme d’une confrontation avec les mensonges et l’usurpation qui font le siège de l’histoire contemporaine de la Palestine ; avec les tentatives d’effacement de notre peuple de la mémoire de l’histoire et de la carte de ce lieu.

Nous sommes maintenant à soixante ans de la Nakba. Il y a maintenant ceux qui dansent sur les tombes de nos morts, et qui considèrent notre Nakba comme leur festival. Mais la Nakba n’est pas un souvenir ; c’est un déracinement continu, qui remplit les Palestiniens d’angoisse pour leur existence même. La Nakba continue parce que l’occupation continue. Et l’occupation continue signifie une guerre continue. Cette guerre qu’Israël mène contre nous n’est pas une guerre pour défendre son existence, mais une guerre pour effacer les nôtres.

Le conflit n’est pas entre deux « existences », comme le prétend le discours israélien. Les Arabes ont unanimement offert à Israël une proposition collective de paix si Israël reconnaissait aux Palestiniens le droit à un Etat indépendant. Mais Israël refuse.

Chers amis, à l’occasion de votre visite ici, vous verrez la vérité toute nue. Hier, nous célébrions la fin de l’apartheid en Afrique du Sud. Aujourd’hui, vous voyez l’apartheid fleurir ici très efficacement. Hier, nous célébrions la chute du Mur de Berlin. Aujourd’hui, vous voyez le mur s’élever à nouveau, s’enroulant comme une serpent géant autour de nos cous. Un mur – non pas pour séparer les Palestiniens des Israéliens, mais pour séparer les Palestiniens d’eux-mêmes, et de toute vue sur l’horizon. Non pas pour séparer l’histoire du mythe, mais pour souder étroitement l’histoire et le mythe avec une ingéniosité raciste.

La vie ici, comme vous le voyez, n’est pas un acquis, c’est un miracle quotidien. Les barrières militaires séparent tout de tout. Et tout – même le paysage – est temporaire et vulnérable. La vie ici est moins que la vie, c’est la mort qui s’approche. Et combien il est ironique que l’intensification de l’oppression, des fermetures, de l’expansion coloniale, des morts quotidiennes qui sont devenues une routine – que tout ceci prenne place dans le contexte de ce qu’on appelle le « processus de paix » ; un processus qui évolue en boucle vide, menaçant de tuer l’idée même de paix dans nos coeurs en souffrance.

La paix a deux parents : Liberté et Justice. Et l’occupation est le géniteur naturel de la violence. Ici, sur cette tranche de la Palestine historique, deux générations de Palestiniens sont nés et ont grandi sous l’occupation. Ils n’ont jamais connu une autre vie – une vie normale. Leurs souvenirs sont pleins d’image de l’enfer. Ils voient leur avenir s’échapper hors de leur atteinte. Et bien qu’il leur semble que tout ce qui est hors de cette réalité, c’est le paradis, ils ne veulent pas aller dans ce paradis. Ils restent, parce qu’ils sont malades d’espoir.

Dans cette situation difficile de l’histoire, les écrivains palestiniens vivent. Rien ne les différencie de leurs concitoyens – rien sauf une chose : les écrivains tentent de rassembler les fragments de cette vie et de ce lieu dans un texte littéraire ; un texte dont ils essaient de faire un tout.

J’ai parlé autrefois de la grande difficulté d’être Palestinien, et de la grande difficulté pour un Palestinien d’être un écrivain ou un poète. D’une part, vous devez être fidèle à la réalité, et d’autre part, vous devez être fidèle à votre profession littéraire. Dans cette zone de tension entre le long « Etat d’urgence » et entre son imagination littéraire, la langue du poète se meut. Il doit utiliser la parole pour résister à l’occupation militaire. Et il doit résister – au nom de la parole – au danger du banal et du répétitif. Commet peut-il atteindre la liberté littéraire dans cette condition d’esclavage ? Et comment peut-il préserver la qualité littéraire de la littérature en ces temps de si grande brutalité ?

Ces questions sont difficiles. Mais chaque poète ou écrivain a sa propre façon de les transcrire dans leur réalité. Une même condition historique ne produit pas un seul texte – ou même des textes similaires, car les personnalités des écrivains sont nombreuses et différentes. La littérature palestinienne n’entre pas dans des moules prêts à l’emploi.

Etre palestinien, ce n’est pas un slogan, ce n’est pas une profession. Le Palestinien est un être humain, un être humain éprouvé, qui se pose tous les jours des questions, nationales et existentielles, qui vit une histoire d’amour, qui contemple une fleur et une fenêtre ouverte sur l’inconnu. Qui a une peur métaphysique et un monde intérieur profondément résistant à l’occupation.

Une littérature née d’une réalité définie est capable de créer une réalité qui transcende la réalité – une réalité alternative, imaginée. Non pas la quête d’un mythe du bonheur de s’envoler loin de la brutalité de l’histoire, mais une tentative pour rendre l’histoire moins mythologique, pour mettre le mythe à sa vraie place de métaphore, et pour nous transformer de victimes de l’histoire en partenaires de l’humanisation de l’histoire.

Mes amis et collègues, merci pour votre noble action de solidarité. Merci pour votre courageuse initiative pour briser le siège psychologique qui nous est infligé. Merci pour votre résistance à l’invitation de danser sur nos tombes. Sachez que nous sommes toujours là ; que nous sommes toujours vivants.

Le 8 mai 2008

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